« Et le reste ? ». Passer à côté de la vie.

Dans un précédent article, j’évoque ma consommation d’informations. Je vais un petit peu plus loin en m’exprimant à mon tour : sur ce blog, mais aussi en discutant avec des amis, de la famille.

Tous les jours, je passe un certain temps à « m’informer ». Vraiment, pas mal de temps. N’est-ce pas « passer à côté de la vie » ? Ce qui appelle une question profondément philosophique : qu’est-ce que la vie, en fait ?
Je pense sincèrement que quand on vit l’oppression, on se rend compte de l’impératif de la lutte, et il serait abject de dire aux opprimés « vous ne voudriez pas plutôt profiter de ce que la vie vous offre déjà ? ». Le fait même que je puisse me demander si je ne passe pas un peu à côté de la vie en m’intéressant à ces sujets tient certainement au fait que je suis un privilégié : jeune mâle blanc français cisgenre hétéro éduqué valide de classe moyenne.

Alors bon je ne suis pas en train de faire du prosélytisme visant à vouloir à tout prix y consacrer toutes ses journées ni de s’y dévouer corps et âme au détriment de toutes ses relations sociales et de ses autres activités. Mais, d’un autre côté, la tendance à vouloir voir en cela une préoccupation de second plan, sur un mode « détaché », me paraît assez insultante.

Cela me fait penser à un passage de cet article de Denis Colombi sur la culture troll :

C’est un point important lorsque l’on s’intéresse à l’application des normes que de noter qu’il est possible d’être déviant en respectant trop les normes. […] Il en ira de même […] de l’homme politique qui croit « un peu trop » à son combat : d’une façon générale, l’humour et le « second degré » occupent une place si importante dans notre culture que celui qui ne joue pas son rôle avec un minimum de distance, celui « qui s’y croit », est presque toujours considéré comme un déviant. Le cynisme est peut-être l’une de nos valeurs les plus puissantes.

Donc, cette question de « passer à côté de la vie », elle est aussi à rapprocher de ça : ce cynisme, cette pensée qu’il faudrait s’en foutre un peu, quand même, de tout ça (ce qui, au passage, constitue une déformation profonde du cynisme).

L’intérêt que je porte à ces sujets (ces questions politiques, philosophiques, ces injustices, ces luttes) est aussi certainement permis par ma situation priviliégiée. On peut se demander si cette situation ne se rapproche pas de ce qui est décrit dans ces propos :

J’ai l’impression que les personnes qui adoptent des postures “anti-compromis” sont celles qui considèrent avant tout le militantisme (et les milieux militants) comme un loisir plus ou moins passager (sans l’assumer, bien entendu). C’est à dire des personnes qui pendant quelques années vont se permettre d’être super radicales et de ne faire a priori aucun compromis (en tout cas, aucun compromis condamnable par l’oligarchie), puisqu’au bout de quelques années, une fois qu’elles ont pris tout ce qu’elles avaient à prendre de ce milieu et des genTEs qui y participent, elles peuvent toujours se retourner et prendre d’autres directions, récupérer l’héritage de papa-maman, retrouver du boulot, etc.

Bon, les propos en question sont issus d’un article sur le milieu militant, et pour ma part comme vous aurez pu le voir je suis loin d’être « super radical », mais est-ce que cet intérêt que j’ai ne relève pas d’une forme de loisir de privilégié ? Bien entendu je ne le perçois pas du tout comme ça, mais la question mérite d’être posée.

Enfin, je peux aussi me poser la question de ce à quoi je consacrerais mon temps libre si mon monde idéal se réalisait, là, demain, puisque ce temps deviendrait en partie du temps libre, ainsi qu’une bonne partie de mon temps de trajet et de boulot. Je me permet d’esquiver cette question (vu que c’est moi qui me la pose, j’ai le droit) en disant qu’on en est justement pas encore là, et que j’aurai sûrement le temps d’y répondre progressivement si jamais je vois poindre ce monde idéal à l’horizon.

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