Les trois sortes de violence

Hélder Câmara, un évêque brésilien, connu pour sa lutte contre la pauvreté, a eu ces sages paroles :

« Il y a trois sortes de violence.

La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Et il a raison (et pourtant, Dieu sait que je suis pas friand des évêques). Le mot « violence » est employé sans discernement pour qualifier certains actes, certaines pensées, et pas pour d’autres, alors que ce serait largement mérité. C’est quelque chose d’inconscient, qu’on fait tous plus ou moins, par habitude. Il s’agit de s’en rendre compte, et d’affiner nos idées et nos réflexions sur la « violence », pour sortir de nos automatismes naïfs.

Babillages théoriques

Tout d’abord : que signifie ce mot ? Qu’est-ce donc que « la violence » ? Qu’est-ce qui fait que quelque chose est violent ou pas ?

Casser la vitre d’un véhicule, est-ce forcément violent ? Par exemple, si on est enfermé dans un bus renversé suite à un accident, est-ce que c’est violent de casser une vitre pour pouvoir sortir ? Bien sûr que non.

Se battre, est-ce forcément violent ? Par exemple, si on se fait agresser et qu’on a pas d’autres choix que de se défendre en frappant son agresseur, est-ce que c’est violent ? Certes, c’est violent, mais ce n’est pas pour autant que c’est « mal » ou condamnable : c’est typiquement un cas qu’on appelle communément « légitime défense ».

Voilà, à travers ces deux exemples très naïfs, je voulais déjà attirer l’attention sur le fait que, non seulement, un acte physique donné n’est pas violent ou non par nature, mais qu’en plus, un acte de violence n’est pas non plus « injuste » ou « mal » par nature.

Quelles formes la violence peut-elle prendre ? Toutes les violences sont elles comparables ? Quels sont les rôles de la violence ?

Autant de questions qui nécessiteraient de se pencher sérieusement sur le concept.

Cet article (« Casseurs ou révolutionnaires ? Réflexions sur la violence comme moyen d’action militant ») pose par exemple des questions sur les actes de « casse » lors de manifestations, et, plus largement, sur l’usage de la « violence » : est-elle parfois légitime ? nécessaire ? efficace ?

Voici un autre article (« Réflexions sur la « violence » en manifestation ») sur le même sujet, qui prend le soin de préciser un peu l’utilisation qu’il fait du terme « violence » et qui s’interroge sur son usage stratégique.

La page de l’encyclopédie Wikipédia consacrée à la notion de « violence » évoque les nombreuses formes qu’elle peut prendre, et s’attarde sur les raisons qui peuvent l’expliquer, la légitimer, la rendre nécessaire. « La violence est l’utilisation de force physique ou psychologique pour contraindre, dominer, causer des dommages ou la mort. ». Cette simple phrase montre l’étendue des actes qui peuvent être étiquetés « violents ». Par exemple, rendre invisible un groupe opprimé, quand bien même cela serait inconscient et structurel, est bien une forme de violence psychologique permettant d’asseoir une domination.

Exemple pratique

En septembre 1739, en Caroline du Sud, des esclaves ont entamé une marche armée pour la liberté, et tenté de rejoindre la Floride espagnole au sud, qui était alors un refuge pour les esclaves fugitifs. Au cours de leur rébellion, ainsi que dans leur appropriation des armes, ils ont tué vingt-deux personnes. Le jour suivant, la milice à cheval a rattrapé le groupe de quatre-vingt esclaves. Vingt blancs de Caroline et quarante-quatre esclaves ont été tués avant que la rébellion soit écrasée. Les esclaves ont été capturés puis décapités et leurs têtes ont été exposées tout au long de la route qui menait à Charles Town. (source)

On voit bien, dans cet exemple, la violence de la milice, qui est venue mater la rébellion. Cette rébellion qui elle même était violente, et contrevenait complètement à la loi et à l’ordre établi. Cet exemple est une belle illustration des 3 sortes de violence :

  • la première, « la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations » est l’ordre établi, la loi alors en vigueur en Caroline du Sud, la possession des esclaves par les propriétaires blancs des plantations ;
  • la seconde, « la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première » est l’insurrection des esclaves ;
  • la troisième, « la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence », est la répression par la milice.

À vrai dire, pas besoin de fouiller dans les siècles passés pour dresser ce constat. Voici un exemple plus récent :

« On n’arrive pas à y croire. Deux ans de prison dont neuf mois fermes ! Neuf mois derrière les barreaux pour huit anciens salariés de Goodyear dont cinq élus syndicaux CGT. Ils ont été condamnés comme des criminels ! Mais on connait leur crime ! Avoir défendu leur emploi et ceux des 1143 salariés de l’usine ! Jamais, dans l’histoire récente, des syndicalistes et des salariés n’avaient été condamnés à de la prison ferme pour faits de lutte. » (source)

La troisième forme de violence, dans cette histoire, ce sont ces emprisonnements.
La deuxième forme de violence, en l’occurrence, était la séquestration de deux cadres, retenus durant 30 heures.
La première forme de violence, la fermeture de l’usine.

Toute la difficulté pour nombre d’entre nous est de reconnaître que ceci est un parallèle contemporain de l’exemple de la révolte des esclaves.

Vous me direz : « Dans l’exemple récent, la milice n’a décapité personne ! ». Tout simplement car la répression moderne est une science de précision qui sait se faire à la juste mesure du nécessaire pour parvenir à ses fins, sans effusions de sang − ce qui ne change rien à son rôle, et ne lui enlève pas son caractère violent. D’ailleurs, les coups de matraques, flash-ball, gaz lacrymogènes et autres grenades continuent de pleuvoir lors de manifestations… même en 2016, par la violence de la police, certains continuent à perdre un œil, d’autres perdent la vie.

Et si vous me dites : « Une usine qui ferme, la belle affaire, ce n’est pas de la violence ! », j’en conclue que ce qui a été dit précédemment sur le sens du terme et du concept de « violence » vous est rentré par une oreille et ressorti par l’autre…

Sans rentrer dans les détails, il n’échappe à personne que c’est encore et toujours la même histoire qui se répète sans cesse, partout : pour rester « concurrentiel », pour que les profits de l’entreprise continuent de croître, il faut bosser plus dur, ou plus vite, ou plus longtemps, ou pour moins cher… et souvent, en réalité, un habile mélange entre tout ça : diminution des allocations « directes » (famille, logement, RSA, retraite…) et « indirectes » (services publics, dotations aux collectivités locales…), augmentation de la durée du travail (remise en cause des 35h, âge de la retraite repoussé…), augmentation des cadences au travail, facilités de licenciement, suppression d’emplois et délocalisations et/ou remplacement par des machines…

Dans le cas de l’usine Goodyear, les conséquences, c’est 1143 salariés licenciés, et des drames humains à la clef : le chômage, des divorces, des dépressions, des suicides, etc., bref, tout ce que la misère sait apporter.

Elle est là, la première des violences, la violence institutionnelle, « celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés », l’ordre établi. Durcir l’exploitation des travailleurs ou bien les licencier pour maintenir ou augmenter les profits n’a rien de naturel, c’est simplement le fonctionnement de notre système actuel. Quand les manifestants se disent « contre la loi El-Khomri et son monde », c’est de ce monde là dont ils parlent, cet ordre établi, ce système, avec ses institutions, ses lois, sa justice, ceux qui en bénéficient, et ceux qui en pâtissent.

#Soutien à la « seconde sorte »

« Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Ainsi, c’est bien commode de décrier les affrontements contre la police ou les dégradations de vitrines de banques, mais il s’agirait de reprendre de la hauteur et de se remémorer la première des violences, celle de l’ordre établi, et de réfléchir à la place qu’occupent la police et le système bancaire au sein de ce système.

Arrêtons-nous un instant sur ces fameuses vitrines de banques, fréquemment malmenées par les cortèges de manifestants, et interrogeons-nous sur les raisons qui poussent nombre de personnes à dénoncer ces actes « violents ». Je mets des guillemets à « violents », premièrement car le terme doit être réfléchi et nuancé, comme je n’ai cessé de le répéter, et deuxièmement car, en toute franchise, une vitre de banque taguée ou cassée, c’est bien le cadet de mes soucis. Une vitre à changer, la belle affaire. Remplacée le lendemain, cela aura le mérite de donner du boulot à un vitrier (ça fait tourner l’économie ! 😉 ), payé avec les milliards engrangés par la banque, et au final cela ne crée aucun tort aux employés de l’agence bancaire en question. Choisir une banque pour cible est en ce sens stratégique, et si l’on peut tout à fait discuter de la portée du geste, on ne peut lui nier sa symbolique. Sans pour autant faire de « la finance » un épouvantail trop caricatural qui serait source de tous les maux, elle reste emblématique du système actuel, le fameux « monde » de la loi El-Khomri, celui dont on ne veut plus.

Cela étant dit, ne doit pas être confondu avec une adoration béate pour le bris de glace, en toutes circonstances. Quand bien même la dite glace est celle d’une banque, on peut facilement imaginer des scénarios dans lesquels s’abstenir de la faire tomber eût-été plus judicieux : cela a-t-il inutilement mis en danger des personnes du cortège ? Cela a-t-il stratégiquement été une erreur ? La réponse à cette dernière question est notamment loin d’être aisée et tout le monde ne s’accordera pas dessus. D’ailleurs de telles conséquences tactiques sont parfois impossibles à prévoir en amont.

Il ne faut pas non plus croire que ces réflexions stratégiques sont froidement rationnelles : la fin ne justifie pas tous les moyens. Et surtout, ce n’est pas parce qu’ici je me suis arrêté sur ces histoires de vitrines de banques que ces réflexions s’y cantonnent. Comment lutter ? Qui cibler ? Quoi ? Comment ? Faire grève ? Manifester ? Où ça ? Avec qui ? Un blocage ? De quoi ? Comment ? Séquestrer le PDG ? Sabotage ? Occuper une place ? Squatter un édifice privé inutilisé ? Perturber le meeting de Le Pen ? Tracter à la sortie du marché ? Boycott ? Grève de la faim ? S’enchaîner à des arbres ? Taguer un panneau de pub ? Détruire une caméra de surveillance ? S’initier à la permaculture ? À la construction de toilettes sèches ? Manger moins de viande ?

Tant de questions, tant de possibilités. Les stratégies doivent être explorées, multipliées, combinées. Les limites de telle ou telle stratégie doivent être soulignées si nécessaire, afin de ne pas se bercer d’illusions. Mais que tout ça soit fait intelligemment, servons nous de notre cerveau plutôt que d’en rester au niveau zéro des « Houla, c’est pas légal ton truc là, c’est mal ! » ou bien « Les policiers ont bien raison de vous taper dessus, bande de casseurs ». Ce genre de propos est juste bon à traîner dans la bouche d’un Gattaz ou d’un Valls, dont les intérêts bien compris s’opposent clairement à ceux des révoltés.

Pour ma part, quant à savoir quelle équipe supporter, si j’ai le choix entre les sympathiques casseurs de la vitrine de la BNP et les CRS, à moins d’une situation drôlement inédite, j’ai déjà choisi mon camp. Quand bien même les formes d’activisme choisies par chacun peuvent différer, face aux divisions stériles que voudraient opérer politiciens et éditocrates, se montrer solidaires avec ceux de son camp est une nécessité stratégique.

Pour aller plus loin que ce billet d’humeur, qui n’aborde pas la question de la nécessité ou de l’efficacité de la violence, je vous re-recommande chaudement de lire les deux articles évoqués plus haut au sujet de l’usage de la « violence » en manifestation :

Ainsi que :

(P.S. : oui, je rabâche un peu les idées évoquées dans cet ancien billet ; il faut dire que « la violence » et « les vilains casseurs » sont un sujet que je vois revenir souvent en ces temps de mouvement social, et c’est toujours la même rengaine, les mêmes « automatismes naïfs », la même copie fade du discours médiatique, policier et politicien. Il est fort probable que le thème soit à nouveau abordé à l’avenir ; n’y voyez aucun amour particulier pour le sujet, car je suis plutôt viscéralement non-violent, à la base…)

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