Déterminisme, fatalisme, libre-arbitre

Note préalable : cet article rentre en plein dans la catégorie « idées et réflexions en vrac mises à l’écrit », il a l’air tout plein de certitudes mais il ne faut pas s’y fier : il s’agit d’une mise en forme de mes pensées à un instant donné. L’intérêt, c’est de pouvoir en discuter.

Le fatalisme, c’est l’idée absurde selon laquelle, quoi que l’on fasse, le destin se réalisera.

Exemple : si ton destin est de mourir de cette maladie, que tu suives le traitement ou non, tu mourras. Si ton destin est d’en survivre, que tu suives le traitement ou non, tu survivras (il résulte ce type de comportement : à quoi bon suivre le traitement ?).

Le déterminisme, c’est nettement moins con : une conséquence B ne se produit que si la cause A se produit. Exit le destin et le fatalisme : untel est mort noyé hier, mais ça n’a rien à voir avec un quelconque destin, s’il était resté chez lui plutôt que d’aller se baigner, les conséquences auraient été différentes.

Cependant…

Si chaque « évènement » (au sens large) est la résultante de causes antérieures, et si chacune de ces causes est elle même la conséquence de causes encore plus antérieures… alors le futur est la conséquence du présent, qui est lui-même la conséquence du passé. Comme le passé est révolu (par définition), on peut dire que « la simulation est lancée », les règles du jeu et l’état initial ne peuvent plus être modifiées. Partant de là, si on connaissait toutes ces règles (ces « lois de l’histoire ») et si on connaissait parfaitement l’état de l’univers à un instant t, on pourrait peut-être présager l’avenir… et on retombe sur le destin.

À cela on pourra rétorquer qu’on ne connaîtra jamais, au grand jamais, cet état et ces « règles » dans leur exhaustivité. Mais cela ne remet pas en question la validité du concept, et donc l’existence du destin, seulement notre capacité à le connaître.

(Petit aparté : de toute manière, si nous pouvions connaître le futur − par exemple, disons qu’une machine de science-fiction nous annonce qu’untel mourra écrasé tel jour −, nous pourrions le sauver, et donc nous aurions modifié le futur… mais en réalité l’information délivrée par la machine n’est qu’une cause qui s’ajoute et qui vient participer à « créer » le futur : la causalité et le déterminisme sont respectés. En fait cet exemple n’apporte rien par rapport à celui-là : je sais que si je saute par la fenêtre demain, je risque de me tuer. En ne sautant pas demain − ou en demandant à un tiers de m’en empêcher, ou juste en lui faisant part de mon intention de sauter −, je sauve ma vie. Ai-je « modifié le futur » pour autant ? Bref, aparté inutile.)

On pourra peut-être s’aider de la théorie du chaos ou de la physique quantique pour s’attaquer à l’existence du destin, mais cela dépasse mes connaissances (edit: d’après cet article Wikipédia, le déterminisme ne semble pas totalement être remis en question par ces sciences). Et pour ce qui concerne les phénomènes quantiques, je reste sceptique, dans la mesure où, aussi magiques et hasardeux qu’ils puissent paraître, il ne semblent pas avoir de conséquences macroscopiques (je précise ici ma pensée sur ce dernier point : qu’importe qu’une énigmatique particule subatomique se meuve aléatoirement, chaque 10e-30 seconde, de 10e-30 mètres, 90% du temps vers l’avant, 10% du temps vers l’arrière ? À un niveau macroscopique, elle avance de 0,8 mètres par seconde de manière incroyablement fluide).

Il faut cependant bien distinguer le destin dans sa version fataliste de celui de la version déterministe. Dans la seconde version, même en se disant qu’il existe théoriquement un avenir prédictible, un individu malade motivé par sa survie a tout intérêt à suivre le traitement si celui-ci a statistiquement fait ses preuves. Mais comme c’est précisé dans l’énoncé, cela ne vaut que si cet individu est motivé par sa survie, et seulement s’il connaît l’existence de ce traitement, seulement s’il l’évalue bon pour lui, et s’il peut l’acquérir… bref, seulement si les bonnes causes sont présentes. Il n’a pas vraiment choisi de prendre ce traitement, même s’il avait la possibilité physique de ne pas le faire, car tout l’a amené à le faire, justement.

Alors, si tout est déterminé, même mes actes, même mes pensées, je n’ai pas de libre-arbitre ? Eh bien pas vraiment non, nos choix sont systématiquement guidés par nos désirs ou nos réflexions sur un sujet (réflexions elles-même motivées par certains objectifs, désirs). Ce peut être le but de poursuivre un bien, ou d’éviter un mal. Réfréner un désir pour obtenir un plus grand bien est lui même un désir. Ce peut être conscient ou non.

Est-ce à dire que tout se vaut ? Non. À l’aune de certains objectifs clairement formulés, certains choix seront plus judicieux que d’autres. Certaines choses sont vraies, d’autres fausses. Donc non, tout ne se vaut pas, et pour faire des choix éclairés, il est nécessaire de prendre du recul sur les causes et les structures qui nous déterminent, et d’analyser méthodiquement (à l’aide de l’esprit critique, de la raison, de la méthode scientifique, you name it) ce que nous voulons, ce qui nous conditionne, etc.

Même si à première vue le déterminisme semble quelque chose d’assez déplaisant, finalement, on vit très bien avec. Qu’importe que, avec du recul sur un évènement, sur le comportement d’une personne, on puisse reconstituer les causes qui l’ont amené à avoir lieu. C’est même plutôt rassurant de savoir qu’il existe une raison à ces choses et qu’elles échappent donc au fatalisme, à la magie, à un hasard fondamentalement inexplicable. Qu’importe que moi-même, dans mes choix, je ne fasse qu’obéir à certains mécanismes décisionnels universels : après tout c’est pareil pour les autres, et si je suis en désaccord avec un tiers sur un choix, ce peut être parce que nous poursuivons des objectifs différents (il y aura alors conflit, négociation, compromis, que sais-je) ou parce que nous n’avons pas les mêmes éléments pour notre prise de décision (informations, méthodologie) (il y aura alors discussions, critiques et échanges sur nos informations et méthodologies respectives). Si j’étais dans la peau de l’autre, avec ses idées et son passé à la place des miens, je me comporterais comme lui : et alors ? Ce n’est pas pour autant que je dois m’interdire de le combattre si cela s’avère nécessaire.

Une autre raison pour laquelle le déterminisme n’est pas si frustrant que cela, c’est que certaines petites causes en apparence anodines de la vie quotidienne (une rencontre, une discussion, une lecture, un imprévu) peuvent parfois nous changer, nous façonner. On peut être soi-même la cause de ces changements en nous, chez les autres, et réciproquement. Beaucoup de ces petites causes nous sont imprévisibles. En sachant cela, l’existence d’un déterminisme n’est plus un fardeau désespérant, mais plutôt une lumière qui peut éclairer nos actes.

Note sur le relativisme

Si j’étais dans la peau de l’autre, avec ses idées et son passé à la place des miens, je me comporterais comme lui : et alors ? Ce n’est pas pour autant que je dois m’interdire de le combattre si cela s’avère nécessaire.

Je me rends compte que ce passage peut poser problème et mérite un petit approfondissement. En effet, on peut être tenté de se dire « Si mes idées et mes actes ont été déterminés par des causes, et si les idées et les actes de cette personne l’ont été tout autant… alors en quoi mes idées sont elles meilleures ? Je ne vaux pas mieux, en fait. ».

Cette manière de penser peut sembler, au premier abord, un bel exemple de prise de recul, de tolérance, d’introspection… et en effet, il y a un peu de cela : après tout, l’Univers n’en a strictement rien à faire de mes idées, de mes actes, ou de ceux de cette personne. Si l’Univers devait juger mes actes, mes pensées, ou celles d’un autre, on peut être certain qu’il dirait : « tout ça m’est bien égal ».
Mais à vrai dire, ce petit jeu qui consiste à se demander ce que l’Univers pense, n’a finalement pas grand intérêt pratique pour nous. Premièrement car l’Univers est un concept abstrait qui ne pense rien du tout. Deuxièmement car son avis ne semble rien pouvoir départager : il est donc extrêmement limité, pour ne pas dire complètement inutile, et il va falloir chercher d’autres manières de juger, puisque celle-ci n’est pas pertinente.

Voyons un autre exemple de manière de juger qui n’apporte rien : comparer deux actes sur le seul fait qu’ils soient déterminés par des causes. D’après tout ce qu’on a vu précédemment, tout acte étant déterminé par des causes, on conclura systématiquement que ces deux actes se valent. Une telle manière de juger n’apporte rien.

D’ailleurs, face à un choix (« dois-je prendre une glace au chocolat ou à la vanille ? », « dois-je prendre le traitement ou non ? »), si l’on évaluait les alternatives avec cette manière de juger, on ne serait pas très avancé : je sais que, quel que soit mon choix, il aura été déterminé par des causes. Et alors ? Ça ne m’aide pas du tout à choisir : ce n’est pas un outil pertinent pour mener ma réflexion et parvenir à une décision.

Ainsi, même en admettant complètement le fait que, dans l’absolu, l’Univers n’en a rien à faire de mes choix, de mes actes, de mes pensées, et de celles des autres, cela ne sert à rien de se livrer systématiquement à ce genre de petit jeu qui consiste à dire à tout bout de champ, quel que soit le sujet de la conversation : « par conséquent, tout se vaut ».

Non, tout ne se vaut pas, l’erreur réside dans le fait d’utiliser un outil de jugement non pertinent (l’avis de l’Univers, le déterminisme de toute chose). Ce n’est pas parce qu’on peut manipuler des concepts farfelus dans nos têtes (comme le prétendu « avis de l’Univers ») que c’est intelligent et qu’on se doit de le faire à chaque occasion.

Prenons la question de la répression de l’homosexualité, ou bien celle du droit à l’avortement, ou encore celle de la propriété privée des moyens de production… ces questions concernent la société, pas l’Univers.
Le fait que l’Univers se fiche que l’homosexualité soit réprimée ou non n’est pas une donnée pertinente pour construire un avis éclairé sur la question.
L’existence du déterminisme, et donc le fait que j’ai été déterminé à penser que l’homosexualité ne doit pas être réprimée tandis que d’autres personnes ont été déterminées à penser qu’au contraire, il faut la réprimer, cela n’est pas non plus une donnée pertinente pour construire un avis éclairé sur la question.
Il faut faire appel à d’autres outils de jugement.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *