Vivre à Neverland

Voie traditionnelle: un enfant devient, avec le temps, un adulte.  Ainsi on peut facilement différencier, sur un critère temporel, un enfant et un adulte. On situe généralement la frontière symbolique du passage à l’âge adulte à la majorité légale, 18 ans chez nous. Mais au-delà de ça, qu’est-ce qui distingue dans sa nature un adulte et un enfant? Que traduisons-nous à travers des expressions telles que « ne fais pas l’enfant » ou à travers des termes comme « puéril » et « maturité »? Qu’est-ce qui nous fait passer d’enfant à adulte? Y a-t’il des conditions à remplir? Si oui, quel avis avoir sur elles? Et pourquoi est-ce si indispensable de les remplir?

Nos premières années sont, de manière générale, consacrées à l’éducation. Un nouveau né arrive dans un monde qui est régit par des règles sociales, sociétales, structurelles, culturelles, traditionnelles etc, qu’il convient d’apprendre à respecter afin de pouvoir agir par la suite dans ce cadre limité qui – en théorie – convient à la majorité. L’éducation est censée nous rendre capables de comprendre dans les grandes lignes notre environnement, afin de nous permettre l’autonomie et l’action. Enfin je crois, non?

Autrement dit, en reformulant la chose, la première étape de notre vie se résume à l’apprentissage constant de notions (dont j’imagine que beaucoup semblent tombées du ciel, car comment avoir du recul sur une notion en la découvrant?) et à la soumission à un grand nombre de règles incontestables. Surprenant! Sans réfléchir à une quelconque alternative, je constate simplement que l’on passe le plus clair de nos premières années à se faire remettre sur le bon chemin. Lorsqu’un enfant fait une bêtise, on se dit qu’il ne comprend pas encore que ce n’est pas bien ce qu’il fait, et il faut le réprimander car étant adulte on sait ce qui est bien ou pas. Et dit comme ça, ça ne paraît le moins du monde aberrant, ne serait-ce que pour la sécurité de l’enfant, il est nécessaire de lui imposer des règles! Non? Enfin je suis plus trop sûr de moi là…

Nécessaire? Ouais en fait c’est assez complexe comme question. N’est-il pas mieux de lui faire comprendre et ressentir, par lui-même, la cause de certains interdits, et le contexte auquel s’applique chaque interdit? (aucun interdit n’est absolu). Ne serait-il pas plus pertinent de laisser aux enfants le privilège de se fixer ses propres règles, et de se construire dans un cadre qui assure sa sécurité. Car en réalité, imposer des règles sans les justifier à un enfant, c’est lui apprendre à se soumettre, et plus précisément à se soumettre au monde tel qu’il est.

Pourtant, il semblerait que l’on pose de manière directe des barrières à la liberté originelle de l’enfant. Peut-être est-ce un instinct grégaire? Peut-être est-ce un consensus généralisé? Peut-être est-ce simplement rassurant pour des parents de voir que leur enfant, selon des repères et des critères bien définis, sont comme les autres? Il s’agit même d’essayer d’éduquer son enfant au mieux pour « qu’il réussisse », mais en partant d’une base commune pour chaque enfant. Une éducation à peu de choses près identiques pour tous. Un programme scolaire unique. Une voie toute tracée, où 10 ans plus tard, on s’étonne que les parents des autres avaient un comportement similaire aux nôtres. Comme si l’éducation était un jeu, où tout le monde à le droit de jouer mais à partir de règles communes, le but étant d’atteindre l’éducation parfaite, dont chacun sait à quoi elle correspond.

Et sur les indications du diable, on créa l’école.
L’enfant aime la nature: on le parqua dans des salles de classe closes.
L‘enfant aime voir son activité servir à quelque chose: on fit en sorte qu’elle n’eût aucun but.
Il aime bouger: on l’obligea à se tenir immobile.
Il aime manier des objets: on le mit en contact d’idées.
Il aime se servir de ses mains: on ne mit en jeu que son cerveau.
Il aime parler: on le contraignit au silence.
Il voudrait raisonner: on le fit mémoriser.
Il voudrait chercher la science: on la lui servit toute faite.
Il voudrait s’enthousiasmer: on inventa les punitions.
(…)
Alors les enfants apprirent ce qu’ils n’auraient jamais
appris sans cela.
Ils surent dissimuler, ils surent tricher, ils surent mentir.

[Adolphe Ferrière ]

Mais la question qui continue à se poser, avec du recul,  concerne la pertinence des interdits généralisés. N’est-ce pas contre-productif d’imposer des règles, toutes identiques? Ou peut-être bien que justement, le but est la productivité. Car finalement, on apprend aux enfants à s’intégrer dans la société… telle qu’elle est! Selon les règles qui la régissent actuellement, et qu’il faut respecter! Au-delà même de ça, c’est un tout: l’éducation ne prépare pas à être libres, égaux, et souverains, mais à un métier, et la voie de la réussite est une voie avant tout lucrative. On n’apprend pas à un enfant à réaliser des tâches quotidiennes, comme la cuisine, le jardinage ou toute autre activité qui peut-être utile à tous chaque jour, et qui permet une forme d’émancipation. À la place, il s’agit d’apprendre une ou deux langues étrangères, des théorèmes qui tombent du ciel, la programation informatique, etc. Et c’est même pire après, un exemple frappant étant le dévouement des universités et des formations supérieures à l’industrie. Ainsi, que dire de nos formations, quand on nous apprend sans cesse à respecter incondionnellement les règles, et où le contenu même à côté de cela est choisi selon l’intérêt de certains?

En choisissant bien ses mots, Norman Baillargeon voit dans la mise en place de l’éducation nationale durant la période suivant la révolution l’appropriation par l’état du cerveau des enfants.

Seulement ça donne une telle impression de gâchis, de qualités potentielles perdues, d’intelligence dirigée, pour au final aboutir à une méritocratie au service du capitalisme, où seuls les meilleurs, toujours selon certains critères bien sûr, peuvent facilement « gagner leur vie ». On constate que toute forme d’art est mise de coté à l’école, et que ceux qui ne respectent pas les règles – imposées par l’éducation nationale, donc autrement dit par le pouvoir politique en place – sont considérés comme de mauvais élèves, promis à un avenir incertain. À travers ce mode d’éducation, on entrevoit un choix fondamental à la base de chacune de nos vies:  l’abandon d’une créativité aux milles couleurs, d’une quête constante de liberté, de l’émancipation à toute forme de dépendance, et ce au profit d’un conformisme imposé, d’une mise à mort de la pensée critique, d’une doxa qui s’autoalimente, et d’une docilité à toute épreuve (ex: « laissons tomber nos familles, nos amis, et ce dont à quoi nous tenons pour aller risquer nos vies à tuer des inconnus! »). Et on en vient à considérer tout ce qui est hors des clous comme marginal et superflu. Adulte, il arrive qu’on se pose la question de l’influence des médias, et du pouvoir politique sur la conscience de chaque citoyen, mais il semble que le problème soit encore plus en amont que cela. Comme si nous étions, dès le plus jeune âge, préparé à la soumission inconsciente. Dans un sens, c’est peut-être pour ça que j’ai toujours apprécié la série Malcolm, où aucun enfant de la famille dont on suit l’histoire ne respecte les règles, et où chacun fait alors preuve d’une créativité hilarante pour outrepasser ce qu’ils perçoivent comme une dictature.

La généralisation des règles, une intelligence dirigée, et des comportements imposés… L’éducation actuelle correspond-elle à une dérive d’un mode de fonctionnement qui convenait pourtant bien? Au-delà d’un contenu plus pertinent, la question se porte-t-elle sur l’abolition de toute forme d’autorité? N’y a-t-il pas des notions qu’un enfant en bas âge ne peut cerner? Je suis certes néophyte sur le sujet, mais il va de soi qu’un enfant ne peut pas tout comprendre de lui-même tout de suite quand même. Autrement dit, ne peut-on pas concevoir une autorité minimale et légitime? Et si oui, que peut-on imposer? De quel droit? Comment et avec quelle visées?

À ces questions Bakounine répond:

Le principe de l’autorité, dans l’éducation des enfants, constitue le point de départ naturel: il est légitime, lorsqu’il est appliqué aux enfants en bas âge, alors que leur intelligence ne s’est pas encore développée. Mais le développement de toute chose, et par conséquent de l’éducation, impliquant la négation successive du point de départ, ce principe doit s’amoindrir à mesure que s’avancent l’éducation et l’instruction, pour faire place à la liberté ascendante.

Toute éducation rationnelle n’est au fond que l’immolation progressive de l’autorité au profit de la liberté, le but final de l’éducation devant être de former des hommes libres et pleins de respect et d’amour pour la liberté d’autrui.

Peut-être un tel mode d’éducation permettrait de conserver pendant tout une vie un épanouissement constant, un émerveillement qui reprend son souffle, et une folie qui porte son nom, à l’opposé d’une routine abrutissante et d’une norme envahissant chaque aspect de nos vies. À travers une telle réflexion, l’espoir d’une porte de sortie à ce mode de vie est réconfortant, car pour l’instant, l’image que j’ai d’un adulte est celle d’un coincé ayant des responsabilités le privant continuellement de libertés, qui est dévoué à ses crédits, à son travail, à sa hiérarchie et à sa société pour laquelle il passe une si grande partie de son temps à faire un travail unique, et ce pour gagner de l’argent à acheter ce dont on lui répète qu’il a besoin. Il s’agit de l’oubli d’une fougue ayant tellement de liens avec le bonheur,  la constante mise en place de nouvelles barrières, l’apprentissage de la soumission, ou encore la mort de la pensée divergente. Après tout, la frontière entre l’enfance et l’âge adulte n’est-elle pas, de manière communément admise, fixée ici, là où une étincelle s’éteint?

Je me doute qu’il y a des arguments vraiment très intéressants à avancer sur cette question, et je néglige intentionnellement les réponses que donnent les anthropologues, les psychologues, les philosophes, ou encore les pédagogues sur la notion d’interdit et ce qui s’y rapporte, car je n’ai que très peu de connaissances à ce sujet. Je n’ai par ailleurs jamais élevé d’enfant. Pourtant, ce que je pense, c’est que cela touche à mon avis à de profondes questions morales et éthiques, que les conséquences sont immenses et omniprésentes, et qu’il n’est pas forcément nécessaire d’être un spécialiste pour se poser ces questions.

Un enfant, c’est un insurgé

[Simone de Beauvoir]

J’ai pas envie de vieillir…

Gauvain

« Et le reste ? ». Passer à côté de la vie.

Dans un précédent article, j’évoque ma consommation d’informations. Je vais un petit peu plus loin en m’exprimant à mon tour : sur ce blog, mais aussi en discutant avec des amis, de la famille.

Tous les jours, je passe un certain temps à « m’informer ». Vraiment, pas mal de temps. N’est-ce pas « passer à côté de la vie » ? Ce qui appelle une question profondément philosophique : qu’est-ce que la vie, en fait ?
Je pense sincèrement que quand on vit l’oppression, on se rend compte de l’impératif de la lutte, et il serait abject de dire aux opprimés « vous ne voudriez pas plutôt profiter de ce que la vie vous offre déjà ? ». Le fait même que je puisse me demander si je ne passe pas un peu à côté de la vie en m’intéressant à ces sujets tient certainement au fait que je suis un privilégié : jeune mâle blanc français cisgenre hétéro éduqué valide de classe moyenne.

Alors bon je ne suis pas en train de faire du prosélytisme visant à vouloir à tout prix y consacrer toutes ses journées ni de s’y dévouer corps et âme au détriment de toutes ses relations sociales et de ses autres activités. Mais, d’un autre côté, la tendance à vouloir voir en cela une préoccupation de second plan, sur un mode « détaché », me paraît assez insultante.

Cela me fait penser à un passage de cet article de Denis Colombi sur la culture troll :

C’est un point important lorsque l’on s’intéresse à l’application des normes que de noter qu’il est possible d’être déviant en respectant trop les normes. […] Il en ira de même […] de l’homme politique qui croit « un peu trop » à son combat : d’une façon générale, l’humour et le « second degré » occupent une place si importante dans notre culture que celui qui ne joue pas son rôle avec un minimum de distance, celui « qui s’y croit », est presque toujours considéré comme un déviant. Le cynisme est peut-être l’une de nos valeurs les plus puissantes.

Donc, cette question de « passer à côté de la vie », elle est aussi à rapprocher de ça : ce cynisme, cette pensée qu’il faudrait s’en foutre un peu, quand même, de tout ça (ce qui, au passage, constitue une déformation profonde du cynisme).

L’intérêt que je porte à ces sujets (ces questions politiques, philosophiques, ces injustices, ces luttes) est aussi certainement permis par ma situation priviliégiée. On peut se demander si cette situation ne se rapproche pas de ce qui est décrit dans ces propos :

J’ai l’impression que les personnes qui adoptent des postures “anti-compromis” sont celles qui considèrent avant tout le militantisme (et les milieux militants) comme un loisir plus ou moins passager (sans l’assumer, bien entendu). C’est à dire des personnes qui pendant quelques années vont se permettre d’être super radicales et de ne faire a priori aucun compromis (en tout cas, aucun compromis condamnable par l’oligarchie), puisqu’au bout de quelques années, une fois qu’elles ont pris tout ce qu’elles avaient à prendre de ce milieu et des genTEs qui y participent, elles peuvent toujours se retourner et prendre d’autres directions, récupérer l’héritage de papa-maman, retrouver du boulot, etc.

Bon, les propos en question sont issus d’un article sur le milieu militant, et pour ma part comme vous aurez pu le voir je suis loin d’être « super radical », mais est-ce que cet intérêt que j’ai ne relève pas d’une forme de loisir de privilégié ? Bien entendu je ne le perçois pas du tout comme ça, mais la question mérite d’être posée.

Enfin, je peux aussi me poser la question de ce à quoi je consacrerais mon temps libre si mon monde idéal se réalisait, là, demain, puisque ce temps deviendrait en partie du temps libre, ainsi qu’une bonne partie de mon temps de trajet et de boulot. Je me permet d’esquiver cette question (vu que c’est moi qui me la pose, j’ai le droit) en disant qu’on en est justement pas encore là, et que j’aurai sûrement le temps d’y répondre progressivement si jamais je vois poindre ce monde idéal à l’horizon.

« Homo homini lupus est. »

L’Homme est un loup pour l’Homme.

Ou la phrase que certains aiment à sortir d’un air cynique face à une situation d’injustice ou d’égoïsme, pour l’expliquer, et même la justifier.

L’Homme peut être parfois égoïste, oui. Enfin, certains hommes (et femmes). Parfois. Mais pas tous les hommes (et toutes les femmes), tout le temps. Parce que l’Homme est quand même altruiste, par nature. C’est pas moi qui invente ça : les neurosciences nous disent que notre cerveau est façonné pour qu’on ressente de l’empathie (neurones miroirs, tout ça). Donc, quoi, nous serions à la fois égoïstes par nature et altruistes par nature ? Ça a l’air incompatible.

Mais en fait ça ne l’est pas. Nous sommes tantôt altruistes, tantôt égoïstes, « ça dépend des fois », on le sait bien. Ça dépend aussi de qui, oui : on connait tous des gens plus altruistes que d’autres. On ne peut pas être tous identiques, bien entendu, mais ne serait-ce pas mieux si tout le monde devenait subitement un peu moins égoïste ?

Ça n’a rien d’impossible. Les individus ne sont pas dotés dès leur conception d’une certaine dose immuable d’égoïsme et d’altruisme qui leur serait propre.
L’égoïsme et l’altruisme ce sont des comportements sociaux, des actes : ça s’influence, par l’éducation, l’environnement.

Réciprocément, si on veut créer des individus de plus en plus égoïstes, on le peut. Je n’ai pas la recette miracle, mais j’imagine qu’en divisant les gens (sur des motifs culturels, religieux, vestimentaires, que sais-je…), en les mettant en concurrence (marché de l’emploi, compétitivité, rareté des logements…), en les isolant, on tient le bon bout. Et devinez quoi, la société moderne est tout à fait là dedans (si vous ne voyez pas en quoi : aïe, renseignez vous sur les justifications morales du capitalisme et du libéralisme économique, et sur leurs effets concrets).

Bien sûr, on n’est pas obligé d’être d’accord avec moi. On peut vouloir croire aveuglément que l’Homme est définitivement un loup pour l’Homme, qu’il est égoïste, que c’est comme ça et pas autrement, et que les actes d’altruisme ne sont jamais désintéressés, qu’il donne le meilleur de lui même quand il est plongé dans la compétition féroce contre tous ses congénères, que toute entrave à sa liberté d’écraser les autres est illégitime, etc. J’ai bien dit croire aveuglément, car on est bien dans de la croyance irrationnelle ici. Le problème c’est qu’à force de croire cela, de le répandre dans les médias, à force d’aller sans arrêt dans ce sens politiquement et économiquement parlant (dérèglementations, flexibilité, discours sécuritaires et instillation de la peur et du rejet de l’autre, éloge du Mérite…), on y arrive de plus en plus, à créer des hommes comme cela. Cela ne rend pas l’idéologie vraie pour autant, mais seulement davantage répandue à cause du conditionnement et la doxa qui se propagent comme un cancer. À la manière d’une religion, là encore.

Maintenant, à ceux qui ne trouvent rien à y redire et qui veulent persister dans cette voie même si ses conséquences désastreuses sont aujourd’hui connues, je vous le dis : on ne risque pas de s’entendre. Car cette évolution est dramatique. Si ça vous amuse de participer à la pourriture du monde, j’espère que vous saurez en tirer les leçons le jour où tout cela s’effondrera et où les évènements deviendront dramatiques pour vous.

Vivre l’instant

J’ai la dalle. Je sors de l’appart pour aller me faire des courses. Génial, il fait super beau! Les arbres sont verts, le ciel est bleu, les oiseaux chantent. Et un temps comme ça, ça fait toujours du bien au moral. Je fais mes petites courses, et sur le chemin du retour je me dis qu’avec ce temps doux, il doit y avoir énormément de jeunes en train de jouer sur des stades. Ou des gens se promenant dans les jardins publics. Quel plaisir, avec ce soleil qu’on a tant attendu! Puis je me mets à imaginer toute sorte de situations qui doivent certainement se produire au moment où je les pense. Je me dis qu’il doit y avoir plein d’enfants en train de courir dehors dans la cour de récré. D’autres naturellement se sentent à l’étroit dans leur salle de cours, et regardent par la fenêtre avec envie. Un couple est problement en train de regarder les nuages passer, couché dans l’herbe douce. Et puis je me dis qu’il y a plusieurs naissances à la seconde, sur Terre. Je souhaite la bienvenue à tous ces nouveaux-arrivés. Je pense à ma mère. Peut-être est-elle en train de jardiner dans le potager. Et tout ces gens qui travaillent! À conduire dans leur camion, les lunettes de soleil sur le nez. Les gentilles serveuses dans les restaurants fument-elles une clope à cette heure ci? Je pense à ce musicien qui arrive pour la première fois à jouer le morceau qui lui plait au piano devant son ami. Et je félicite cette adolescente. Elle avait peur, mais il l’a mise en confiance. Ils l’ont fait. Et puis, que dire de cette petite pile électrique? À courir partout, il embrouillé son père et lui a mit un but ma-gique. Raah purée le monde est tellement grand! Si ça se trouve il y a même un mec qui fait son premier saut en parachute. La sensation de dingue! Après tout on est plus de sept milliards sur Terre.

Mais juste avant de rentrer chez moi, je croise un SDF dans la rue. Je croise son regard désabusé, je lui renvoie mon regard gêné. Combien sont-ils à l’heure actuelle assis sur le bord d’une route, noyés dans cet océan de regards, abandonnés dans le monde des autres. Mais malheureusement il n’est pas seul à regarder de loin le bonheur de certains, il y en a tellement. 800 000 personnes se suicident par an. Si on divise, ça fait trois personnes toutes les deux minutes. Ces personnes crient au secours, veulent de l’aide. Qui les entend?

Combien? 18 000 viols par jour sur la planète. Ce chiffre me fait froid dans le dos. Ces personnes vont rester marquées à vie, et si peu pourront les comprendre. Qu’en est-il de cette mère, qui vient de se faire arrêter pour vol à l’étalage? C’est incroyable quand même, mais avec un tel nombre d’habitants, les situations les plus extrêmes sont ainsi facilement probables. Tant de morts. Tant de pleurs. Tant de souffrance, tous les jours, physiques, psychologiques. Toutes ces peurs, ces craintes, ces gens qui ont envie d’exploser de tristesse, ceux qui ne cherchent que le réconfort d’un sourire. Je me sens encore une fois si petit. Je pense à l’ampleur des situations dont la pensée ne m’a même pas effleuré. Et puis je me dis, comment peut-on encore avoir des certitudes, tellement notre vision du réel est limitée? Notre défaut d’empathie est-il ancré si profondément? Et peut-on y faire quelque chose? Le malheur est-il l’étape nécessaire à toute vie? Ou faut-il s’en préserver?

Je rentre chez moi.

http://www.worldometers.info/fr/

Gauvain

Ce qui ne se conçoit pas bien…

…ne s’énonce pas clairement.

(Ce billet fait suite à celui sur la libre pensée et la toxicité des mots). Dans un précédent article, j’évoque ma consommation d’informations. Je vais un petit peu plus loin en m’exprimant à mon tour : sur ce blog, mais aussi en discutant avec des amis, de la famille.

Comme dit ci-dessus, j’en parle avec de la famille, des amis, et, bien naturellement, je récolte des critiques. Auxquelles je ne sais pas toujours quoi répondre. En même temps, en pointant du doigt et en remettant en cause des choses qu’on a jamais eu l’habitude de remettre en cause (le capitalisme, le patriarcat, le salariat, le vote, l’État, les hiérarchies…), on fait face aux questions du type « mais comment tu voudrais que ça marche ? », ce à quoi je n’ai pas toutes les clés pour répondre, loin de là (mais j’y travaille !). Parce que remettre en cause ça, ça demande un grand effort, parce qu’il s’agit de déconstruire ce qui est enfoui au plus profond de nous depuis notre plus jeune âge. Et concernant la mise en place concrète de l’alternative, quand ça doit passer par une révolution pour aboutir à une société sans classes, égalitaire, on me rétorquera gentiment « arrête de rêver, ça n’arrivera pas, et puis, d’ailleurs je te vois pas trop agir pour la révolution hein ».

C’est dur de répondre à ces critiques, et ça peut amener à la résignation. Être résigné si jeune, et sans avoir encore rien tenté, c’est triste. Il y a différents degrés dans la résignation. On peut se dire que, finalement, le changement pourra être effectué par des réformes, si on élit des gens bien et qu’on va à la manif gentiment autorisée. On peut se dire que la charité et l’humanitaire, s’ils sont accentués, contourneront certains problèmes sans changer de système. Je ne sais pas si c’est de la résignation, ou de l’optimisme. Beaucoup voient dans ces solutions un idéal, et de l’espoir… Pas moi. Je n’y crois pas, je trouve cela naïf comme espérance. Mais je préfère me dire que c’est de l’optimisme démesuré, plutôt que d’y voir la pensée de l’Ennemi. N’étant moi même pas convaincu, je ne m’y oppose donc pas frontalement, j’expose seulement mes réserves.

Et puis, quand je dis que j’ai pas réponse à tout, ce n’est pas une honte. On ne devrait pas me dire de me résigner simplement sous prétexte que je n’ai pas mieux à proposer. Il n’existe aucune solution clé en main, aucune recette miracle, qu’il suffirait d’appliquer. Bien sûr il y a des idées intéressantes, des théories fouillées, des pratiques éprouvées. Mais pas une unique Vérité et son plan de mise en œuvre tout bien défini. D’ailleurs, faut-il forcément attendre d’avoir une idée parfaitement définie de ce qu’on veut faire, et de comment on va le faire, et qu’il y ait consensus sur tout ça, avant d’agir ? En pensant cela, on risque simplement de reporter le changement aux calendes grecques. D’ailleurs, dans certains milieux militants, il est parfois reproché à ceux qui intellectualisent et théorisent « trop » le sujet de participer à repousser indéfiniment l’action. Dans le cas d’universitaires, de chercheurs, d’intellectuels, on leur reprochera de profiter de leur situation sociale élevée pour tergiverser et discuter tranquillement entre eux sur les sujets qui leur plaisent, sans que cela face vaciller le confort de leur position.