L’« incitation à la violence »

Sur le site de l’office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication (OCLCTIC), on a droit à une petite liste des choses qui n’ont pas leur place sur Internet, et qui pourraient donc, dans un futur pas si lointain, si les politiques « sécuritaires » continuent à ce rythme, être censurées et surveillées par la police, sans passer par un juge (deux mois après la mémorable manifestation « pour la liberté d’expression », ça fait un peu oxymore).

Et donc parmi ces choses, on a l’« incitation à la violence ». Il faudrait donc censurer les propos qui incitent à la violence ? À quel titre ? Peut-on mettre toutes les formes de violence dans le même panier ? Si j’appelle au squat de bâtiments situés dans les beaux quartiers et dont les riches propriétaires ne font aucun usage, est-ce une « incitation à la violence » ? Et une occupation d’usine ? Une séquestration de patron ? Un fauchage de champs d’OGM ?

Toujours sur le site de l’OCLCTIC, une page précise un peu les choses : sont visées les incitations à la discrimination et à la haine sous prétexte de religion, de race, d’ethnie, de nationalité différente.


Le groupe armé Action Directe (un groupe armé anarcho-communiste, issu du mouvement autonome en France et anti-franquiste) a été responsable de la mort de plusieurs personnes telles que Georges Besse (ancien patron de la Cogema, de Renault) ou René Audran (haut fonctionnaire du ministère de la Défense).

Je ne connais vraiment pas bien le groupe, ses individus, ses motivations, que j’ai découvert dans le film Ni vieux ni traîtres de Pierre Carles (ici sur youtube).
Dans ce film, on a une justification de ces actes de violence : ces mises à mort ne sont rien en comparaison des suicides, des situations de misères ou d’alcoolisme qui sont les conséquences concrètes des plans sociaux (licenciements), et ne sont rien en comparaison des blessés, tués, mutilés, torturés qui sont les conséquences des guerres. Il ne faut donc pas occulter toute la violence qu’exercent, à leur façon, les dirigeants : certes, ils n’assassinent personne directement, ils donnent l’impression de ne pas avoir les mains sales, mais les conséquences de leurs décisions sont réellement violentes, et dans des proportions bien supérieures. Leur position sociale élevée, leur apparence soignée, leur aisance à discourir, sont une façade qui leur confère leur respectabilité et fait oublier leurs actes.

Cependant, même si je comprends la justification sous-jacente, je ne suis pas d’accord avec ces assassinats, je pense que non, la fin ne justifie pas les moyens. Si les anarcho-communistes condamnent la peine de mort, ils ne peuvent pas décemment l’exercer :

La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la graine − Gandhi

Faire tomber des têtes ne sert à rien. Le problème n’est pas dans les individus, il est avant tout structurel. De plus, se livrer à ces actions a probablement été contre-productif pour le mouvement. Donc, même si je pensais que « la fin justifie les moyens », je penserais qu’à travers ces actes, la fin s’est plutôt éloignée que rapprochée.


Mais mettons de côté les assassinats. Il y a d’autre formes de violence : vol à la tire, cambriolages, braquages, destruction de biens : des formes de violences qui épargnent les humains. Quand on compare des actes de vols ou d’expropriations à la situation globale (les 85 personnes les plus riches du monde possèderaient autant à eux seuls que les 3,5 milliards d’humains les plus pauvres − cet exemple est transposable dans les mêmes ordres de grandeur pour la France), ça peut paraître un juste retour des choses.

Une fois de plus, je précise que je pense que les problèmes d’inégalités ne se règleront pas par des vols, le problème est strucurel ici aussi. Pire, quand les victimes de vol sont des gens de la même classe économique que leurs auteurs, ou quand les auteurs de cambriolages ou de braquages font partie de mafias, on perd tout l’aspect moral de la chose…

Mais bref : pour en revenir au sujet initial, je pense qu’il ne faut pas tout mettre dans le même panier, et que les « incitations à la violence » peuvent parfois porter des idées fortes, légitimes, qui méritent d’être entendues.


J’ai été succinct dans ce billet, et il y a sûrement énormément de choses à dire sur la notion de violence. La violence peut être difficile à mesurer, et peut prendre diverses formes, difficilement comparables. Par conséquent, l’opposition manichéenne « violence / non-violence » n’est pas si simple, et doit être nuancée.
Cet article du groupe Regard noir évoque cette nuance :

Dernièrement, le pouvoir a lancé une importante campagne médiatique visant à renouveler le clivage déjà existant entre les partisans de la “violence” et les “non-violents”, pour utiliser la sémantique médiatique. Nous emploierons ici les termes “violence/non-violence” à des fins pratiques mais nous ne partageons évidemment pas ces définitions qui ne permettent pas de définir correctement le problème et mériteraient une autre étude. Une vitrine qui tombe par exemple, ce n’est pas pour nous de la violence.

L’article est très intéressant dans son intégralité, il appelle à une solidarité entre militants « violents » et « non-violents », notamment lors des manifestations. Dit comme ça, ça peut sembler choquant, mais une fois de plus ça dépend de ce qu’on met derrière le terme violence, et les arguments de l’article me semblent bons.

Enfin, l’article Wikipédia sur la violence est très complet, et définit la violence de cette manière : « La violence est l’utilisation de force physique ou psychologique pour contraindre, dominer, causer des dommages ou la mort. Elle implique des coups, des blessures, de la souffrance. ». Vaste sujet donc.

Dialogue du bistrot : le libre-arbitre

(dialogue imaginaire entre moi-même et moi-même)

− Pourquoi Laura est serveuse à McDo, et pourquoi Luc est cadre chez Areva ?
− Je sais pas, j’imagine qu’ils devaient pas vouloir faire la même chose, et puis ils ont pas fait les mêmes études.
− Donc ça serait uniquement une question de volonté respective si aujourd’hui Laura est presque précaire et si Luc dans la classe moyenne supérieure ?
− Ben c’est peut-être pas seulement leurs volontés, c’est aussi une histoire de chance.
− Une histoire de hasard, ou de chance du type « Luc a la chance d’avoir des parents qui l’ont aidé et poussé dans cette direction » ?
− Oui, plutôt la seconde.
− Et par rapport à leurs volontés, comment tu expliques qu’ils n’aient pas eu les mêmes aspirations ? Et, par exemple, si on prend Sylvain, qui avait commencé à faire les mêmes études que Luc, comment ça se fait qu’il a décroché ?
− Sylvain il s’est pas sérieusement mis à bosser pendant sa prépa.
− Pourquoi, à ton avis ?
− Ah ça j’en sais rien.
− Non mais essaye d’imaginer.
− Bah, ça a pas dû le passionner, ou bien il était préoccupé par autre chose, ou il a pas été assez consciencieux dès le début de l’année.
− D’accord, mais au final, si on essaye de remonter à l’origine de la cause de ce « manque de rigueur », on tombe sur quoi ? C’est comme pour les aspirations de Laura et de Luc, peut être qu’elles divergent depuis longtemps avant le lycée même, mais de quoi ça provient ?
− Pff, franchement j’en sais rien ! Comment tu veux le savoir ?
− Non mais j’essaye juste d’imaginer. Je me dis qu’en remontant à la racine, la réponse sera soit « c’est la faute à ses gènes », soit « c’est la faute à son éducation ». Enfin, « éducation » au sens large, c’est pas seulement l’école, c’est les parents, les associations, les voisins, etc. Et c’est pas seulement les groupes de personnes, c’est aussi les objets. En fait, le bon mot c’est pas « éducation », c’est « environnement ». L’environnement, c’est toutes les structures dans lesquelles l’individu évolue.
− Ça peut aussi être dû aux deux à la fois. Les gènes, plus l’environnement.
− Oui bien sûr, et la grande question après c’est quelle est leur importance respective. Mais ce que je veux dire c’est que, à part les gènes et l’environnement, je vois rien d’autre. Et du coup, j’ai l’impression que ça contredit un peu la vision habituelle des choses selon laquelle les individus sont entièrement responsables de leurs situations. Ça contredit le libre-arbitre, ça voudrait dire qu’on est déterminés, en quelques sortes.

Libre-pensée et toxicité des mots

Dans mon précédent article, j’évoque ma consommation d’informations. Je vais un petit peu plus loin en m’exprimant à mon tour : sur ce blog, mais aussi en discutant avec des amis, de la famille.

Il y a une première chose qui me gêne quand je m’exprime : est-ce que ma propre expression n’est pas un simple copié-collé de l’information que j’ai ingurgitée ?
Si, en grande partie, forcément. Mais, comme tout le monde, j’ai envie de dire.
Être un « libre penseur », ce n’est pas refuser catégoriquement l’information extérieure, en pensant que je vais produire moi même ma propre pensée en dehors de toute influence, en toute autonomie. Ce n’est pas refuser de croire ce que je n’ai pas vu de mes propres yeux, car certaines choses se passent au delà de mon champ de vision : notamment, dans le quotidien de l’individu de classe moyenne occidental, la misère du monde est pratiquement absente, cachée, car reléguée et délocalisée ailleurs que dans son lieu de vie.
La libre-pensée, ça serait plutôt, simplement, « exercer sa raison pour penser ou juger », garder un œil critique, et être conscient des influences qui s’exercent sur moi.

Est-ce que ça veut dire qu’on peut s’informer à partir de n’importe quelle source, la raison s’occupant du reste ?
Je trouve que la raison n’est pas si facile que ça à exercer. J’ai beau savoir qu’il est important, notamment à l’ère d’Internet, de trouver des sources contradictoires afin de ne pas tout gober, je ne le fait pas systématiquement (loin de là), j’ai les sources « que j’aime bien », que j’estime fiables, et que je ne remets pas vraiment en question. J’imagine que je ne suis pas le seul à faire comme ça.
Et puis, sans bagage technique, sans connaissances pointues, comment départager des articles qui insistent sur des points différents d’une même actualité ? Ce n’est pas simple.

Enfin, les mots eux mêmes sont dangereux. Oui, je pourrais lire le Point et regarder Soral, et exercer ma pensée critique. Mais je fais le choix de ne pas les lire. C’est peut être sectaire et pas très malin comme attitude, mais, oh, il y a déjà tellement de gens qui le font, je vais passer mon tour, merci. Quant à ne faire QUE lire le Point et regarder Soral, je me dis que c’est un coup à se bousiller l’esprit : quand la raison et le sens critique sont affaiblis (fatigue, stress…), c’est un coup à se faire endoctriner gentiment. Même sans fatigue, en fait : si on me présente le même discours en permanence, ça me semble presque évident que je vais être endoctriné.

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, elles semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. » − Victor Klemperer

En sélectionnant mes sources d’informations comme je le fais, je choisis en quelques sortes qui sont les gens et les idées qui vont m’intoxiquer. Mais je préfère me dire qu’il s’agit d’un choix conscient et réfléchi, grâce à ma connaissance des motivations de ces personnes et de ces idées. Cela me semble mieux que de m’intoxiquer sans en avoir conscience à des médias ou des personnes que je jugerais naïvement neutres, ou de m’intoxiquer à des discours de division et de haine.

Pleutre /pløtʁ/ (n.m.)

1. Homme vil et lâche.
2. Homme sans caractère, sans courage, sans dignité.

Je me sens pleutre, parfois. Parfois, aussi, on me le dit. Parce que je critique, je dénonce, mais je n’agis pas.

La plupart du temps, je me contente même d’être un consommateur d’informations, c’est à dire que je lis des textes, j’écoute des émissions, je regarde des vidéos produites par d’autres. En s’arrêtant là, on peut être sûr que rien ne changera.
Certains écoutent NRJ, regardent D8 à la télé, lisent parfois Closer. D’autres écoutent France Info, regardent TF1, lisent quotidiennement le 20minutes. Si moi j’écoute Radio Libertaire, si je regarde des documentaires que je fais moi même le choix de visionner en les téléchargeant (n’ayant pas la télé), si je lis Courant Alternatif et CQFD, c’est bien joli, mais être un consommateur de la contestation n’est pas suffisant.

Résultat, je m’indigne. J’avale des pilules rouges (métaphore faisant référence à Matrix : en s’informant, on a parfois un « déclic » qui nous aide à percevoir des choses qui nous entourent et qu’on ne percevait pas avant. Par exemple, l’influence des structures que sont le patriarcat, le capitalisme, le racisme comme système, etc. Une fois le déclic survenu, on ne peut plus revenir en arrière et ne plus voir ces influences. On a donc tendance à les voir partout, car de fait elles sont partout).

Je m’indigne, mais ce n’est pas suffisant. En même temps, c’est un début, non ? Il faut bien commencer quelque part.

À moins d’être clairement profiteur de ce système inique, nous sommes tous en contradiction avec nos idéaux. Est-ce que je pourrais en faire une liste ? Pfiou, peine perdue ! Mais je suis contre le salariat et pourtant salarié, contre les grands propriétaires et pourtant je loue un appartement que je possède presque à quelqu’un d’autre, contre le système de crédit et j’en ai un sur le dos, etc.

[…]

Il y a plusieurs étapes dans la lutte pour nos idéaux. Le constat/prise de conscience, tout d’abord, qui permet d’ouvrir les yeux sur nos propres actions, notre place au milieu de ce système globalisé d’oppression, où on arrête de répéter les arguments maintes fois entendus (« il y a plus urgent », « de toute façon il y en a qui le veulent bien », « c’est comme ça que ça marche », « l’ordre naturel », etc.). L’abattement, qui est décrit dans ce billet il me semble, où on se sent moins que rien pour faire autant de mal. La colère, où on en veut au système (dans lequel on est né) de nous avoir aveuglé et caché volontairement la portée de nos actions, de nous avoir poussé à la dépolitisation. Puis la lutte, enfin.

Kevin (réponse à cet article de Mitsu)

Voilà qui est rassurant. Cependant, je ne sais pas comment passer au delà du stade de la consommation, de la prise de conscience, de l’indignation. Ce stade est trop confortable, il ne requiert pas encore d’efforts réels.

C’est pour ça que j’ouvre ce blog : la production, la mise en forme de mes pensées, la discussion, c’est déjà aller un petit cran au delà de la pure consommation.


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