Contre la hiérarchisation de la musique

L’humilité n’est guère le qualificatif le plus répandu, et c’est vraiment partout que je peux entendre la généralisation d’un avis. Alors parfois, on peut se dire qu’il doit y avoir un fond de vérité, et qu’en étant logique, méthodique et pertinent, certaines conclusions viennent d’elles-mêmes. Mais il y a des thèmes où cette remarque est intrinsèquement inapplicable, en particulier l’art. Ici je vais prendre l’exemple de la musique.

Comme on dit, les goûts et les couleurs, on ne dispute pas. En effet, il est primordial de comprendre que la musique n’est que du sensible, et qu’il n’est pas possible de généraliser un avis sur un morceau en se basant sur la justesse des notes, le caractère redondant, la complexité ou quelconque autre critère pseudo-universel, pour la simple et bonne raison que du moment qu’elle parle à quelqu’un, on ne pourra jamais la condamner. Si l’on doit juger quelque chose, on peut condamner le mode de diffusion, le matériel d’écoute, la fin commerciale, ou la normalisation de la musique, et tous ces effets pervers, mais non inhérents, que l’on a tendance à étendre au son lui-même.

Alors oui, on peut attendre plus d’une musique, voire être exigeant, mais on doit se souvenir du chemin qu’on a fait pour en arriver là. Cela a pu éventuellement passer par des comptines qu’on adorait chanter étant petit, ou par des musiques commerciales très appréciées étant adolescent. Depuis on a peut-être évolué, on est passé à autre chose, et notre vie elle-même nous a peut-être dirigé vers de nouveaux horizons sonores.

Mais pour cela, il faut se faire ses propres opinions, sa propre éducation musicale. Chercher, dénicher, découvrir. Les musiques instrumentales permettent de catalyser l’imaginaire, et par exemple de s’inventer ses propres histoires et ses propres rêves. Les musiques à textes assurent une poésie elle aussi parfaitement subjective, mais qui peut aussi beaucoup parler à certains. La musique de manière générale permet un ressenti tout particulier vis à vis de ses harmonies, et il faut toujours chercher à se consacrer à la musique, et ne pas uniquement l’écouter comme un bruit de fond. Comme si on voulait à la fois faire la psychologie de l’artiste, et de soi-même. De la musique, dans un casque, avant de s’endormir, rien que ça.

De la même manière, on n’arrive jamais à un style vraiment particulier sans des étapes intermédiaires. Ceux qui écoutent du Métal sont certainement passé par plusieurs types de Rock avant. Ceux qui sont en transe en écoutant de la Deep House ont eux aussi certainement écouté diverses musiques électroniques avant.

Mais voilà, il reste que si un tube de l’été fait bouger énormément de monde, et que de nombreuses personnes prennent réellement du plaisir à cela, et bien tant mieux. Et puis si la musique diffusée n’est pas au goût de l’auditeur, à lui de chercher, et éventuellement de diffuser à sa manière ce qu’il a à proposer. On a tout à gagner à une diffusion de tous par tous, que de se faire imposer ce qu’on doit écouter.

La psyché ayant mille et une couleurs, la subjectivité immanente au son lui donne un caractère sémantique qu’on est seul à comprendre. Se braquer contre certains styles en les dénigrant, c’est méconnaître le rôle de la musique en tant qu’art.

La musique est la langue des émotions

[Emmanuel Kant]

Rone – Pool

Vivre à Neverland

Voie traditionnelle: un enfant devient, avec le temps, un adulte.  Ainsi on peut facilement différencier, sur un critère temporel, un enfant et un adulte. On situe généralement la frontière symbolique du passage à l’âge adulte à la majorité légale, 18 ans chez nous. Mais au-delà de ça, qu’est-ce qui distingue dans sa nature un adulte et un enfant? Que traduisons-nous à travers des expressions telles que « ne fais pas l’enfant » ou à travers des termes comme « puéril » et « maturité »? Qu’est-ce qui nous fait passer d’enfant à adulte? Y a-t’il des conditions à remplir? Si oui, quel avis avoir sur elles? Et pourquoi est-ce si indispensable de les remplir?

Nos premières années sont, de manière générale, consacrées à l’éducation. Un nouveau né arrive dans un monde qui est régit par des règles sociales, sociétales, structurelles, culturelles, traditionnelles etc, qu’il convient d’apprendre à respecter afin de pouvoir agir par la suite dans ce cadre limité qui – en théorie – convient à la majorité. L’éducation est censée nous rendre capables de comprendre dans les grandes lignes notre environnement, afin de nous permettre l’autonomie et l’action. Enfin je crois, non?

Autrement dit, en reformulant la chose, la première étape de notre vie se résume à l’apprentissage constant de notions (dont j’imagine que beaucoup semblent tombées du ciel, car comment avoir du recul sur une notion en la découvrant?) et à la soumission à un grand nombre de règles incontestables. Surprenant! Sans réfléchir à une quelconque alternative, je constate simplement que l’on passe le plus clair de nos premières années à se faire remettre sur le bon chemin. Lorsqu’un enfant fait une bêtise, on se dit qu’il ne comprend pas encore que ce n’est pas bien ce qu’il fait, et il faut le réprimander car étant adulte on sait ce qui est bien ou pas. Et dit comme ça, ça ne paraît le moins du monde aberrant, ne serait-ce que pour la sécurité de l’enfant, il est nécessaire de lui imposer des règles! Non? Enfin je suis plus trop sûr de moi là…

Nécessaire? Ouais en fait c’est assez complexe comme question. N’est-il pas mieux de lui faire comprendre et ressentir, par lui-même, la cause de certains interdits, et le contexte auquel s’applique chaque interdit? (aucun interdit n’est absolu). Ne serait-il pas plus pertinent de laisser aux enfants le privilège de se fixer ses propres règles, et de se construire dans un cadre qui assure sa sécurité. Car en réalité, imposer des règles sans les justifier à un enfant, c’est lui apprendre à se soumettre, et plus précisément à se soumettre au monde tel qu’il est.

Pourtant, il semblerait que l’on pose de manière directe des barrières à la liberté originelle de l’enfant. Peut-être est-ce un instinct grégaire? Peut-être est-ce un consensus généralisé? Peut-être est-ce simplement rassurant pour des parents de voir que leur enfant, selon des repères et des critères bien définis, sont comme les autres? Il s’agit même d’essayer d’éduquer son enfant au mieux pour « qu’il réussisse », mais en partant d’une base commune pour chaque enfant. Une éducation à peu de choses près identiques pour tous. Un programme scolaire unique. Une voie toute tracée, où 10 ans plus tard, on s’étonne que les parents des autres avaient un comportement similaire aux nôtres. Comme si l’éducation était un jeu, où tout le monde à le droit de jouer mais à partir de règles communes, le but étant d’atteindre l’éducation parfaite, dont chacun sait à quoi elle correspond.

Et sur les indications du diable, on créa l’école.
L’enfant aime la nature: on le parqua dans des salles de classe closes.
L‘enfant aime voir son activité servir à quelque chose: on fit en sorte qu’elle n’eût aucun but.
Il aime bouger: on l’obligea à se tenir immobile.
Il aime manier des objets: on le mit en contact d’idées.
Il aime se servir de ses mains: on ne mit en jeu que son cerveau.
Il aime parler: on le contraignit au silence.
Il voudrait raisonner: on le fit mémoriser.
Il voudrait chercher la science: on la lui servit toute faite.
Il voudrait s’enthousiasmer: on inventa les punitions.
(…)
Alors les enfants apprirent ce qu’ils n’auraient jamais
appris sans cela.
Ils surent dissimuler, ils surent tricher, ils surent mentir.

[Adolphe Ferrière ]

Mais la question qui continue à se poser, avec du recul,  concerne la pertinence des interdits généralisés. N’est-ce pas contre-productif d’imposer des règles, toutes identiques? Ou peut-être bien que justement, le but est la productivité. Car finalement, on apprend aux enfants à s’intégrer dans la société… telle qu’elle est! Selon les règles qui la régissent actuellement, et qu’il faut respecter! Au-delà même de ça, c’est un tout: l’éducation ne prépare pas à être libres, égaux, et souverains, mais à un métier, et la voie de la réussite est une voie avant tout lucrative. On n’apprend pas à un enfant à réaliser des tâches quotidiennes, comme la cuisine, le jardinage ou toute autre activité qui peut-être utile à tous chaque jour, et qui permet une forme d’émancipation. À la place, il s’agit d’apprendre une ou deux langues étrangères, des théorèmes qui tombent du ciel, la programation informatique, etc. Et c’est même pire après, un exemple frappant étant le dévouement des universités et des formations supérieures à l’industrie. Ainsi, que dire de nos formations, quand on nous apprend sans cesse à respecter incondionnellement les règles, et où le contenu même à côté de cela est choisi selon l’intérêt de certains?

En choisissant bien ses mots, Norman Baillargeon voit dans la mise en place de l’éducation nationale durant la période suivant la révolution l’appropriation par l’état du cerveau des enfants.

Seulement ça donne une telle impression de gâchis, de qualités potentielles perdues, d’intelligence dirigée, pour au final aboutir à une méritocratie au service du capitalisme, où seuls les meilleurs, toujours selon certains critères bien sûr, peuvent facilement « gagner leur vie ». On constate que toute forme d’art est mise de coté à l’école, et que ceux qui ne respectent pas les règles – imposées par l’éducation nationale, donc autrement dit par le pouvoir politique en place – sont considérés comme de mauvais élèves, promis à un avenir incertain. À travers ce mode d’éducation, on entrevoit un choix fondamental à la base de chacune de nos vies:  l’abandon d’une créativité aux milles couleurs, d’une quête constante de liberté, de l’émancipation à toute forme de dépendance, et ce au profit d’un conformisme imposé, d’une mise à mort de la pensée critique, d’une doxa qui s’autoalimente, et d’une docilité à toute épreuve (ex: « laissons tomber nos familles, nos amis, et ce dont à quoi nous tenons pour aller risquer nos vies à tuer des inconnus! »). Et on en vient à considérer tout ce qui est hors des clous comme marginal et superflu. Adulte, il arrive qu’on se pose la question de l’influence des médias, et du pouvoir politique sur la conscience de chaque citoyen, mais il semble que le problème soit encore plus en amont que cela. Comme si nous étions, dès le plus jeune âge, préparé à la soumission inconsciente. Dans un sens, c’est peut-être pour ça que j’ai toujours apprécié la série Malcolm, où aucun enfant de la famille dont on suit l’histoire ne respecte les règles, et où chacun fait alors preuve d’une créativité hilarante pour outrepasser ce qu’ils perçoivent comme une dictature.

La généralisation des règles, une intelligence dirigée, et des comportements imposés… L’éducation actuelle correspond-elle à une dérive d’un mode de fonctionnement qui convenait pourtant bien? Au-delà d’un contenu plus pertinent, la question se porte-t-elle sur l’abolition de toute forme d’autorité? N’y a-t-il pas des notions qu’un enfant en bas âge ne peut cerner? Je suis certes néophyte sur le sujet, mais il va de soi qu’un enfant ne peut pas tout comprendre de lui-même tout de suite quand même. Autrement dit, ne peut-on pas concevoir une autorité minimale et légitime? Et si oui, que peut-on imposer? De quel droit? Comment et avec quelle visées?

À ces questions Bakounine répond:

Le principe de l’autorité, dans l’éducation des enfants, constitue le point de départ naturel: il est légitime, lorsqu’il est appliqué aux enfants en bas âge, alors que leur intelligence ne s’est pas encore développée. Mais le développement de toute chose, et par conséquent de l’éducation, impliquant la négation successive du point de départ, ce principe doit s’amoindrir à mesure que s’avancent l’éducation et l’instruction, pour faire place à la liberté ascendante.

Toute éducation rationnelle n’est au fond que l’immolation progressive de l’autorité au profit de la liberté, le but final de l’éducation devant être de former des hommes libres et pleins de respect et d’amour pour la liberté d’autrui.

Peut-être un tel mode d’éducation permettrait de conserver pendant tout une vie un épanouissement constant, un émerveillement qui reprend son souffle, et une folie qui porte son nom, à l’opposé d’une routine abrutissante et d’une norme envahissant chaque aspect de nos vies. À travers une telle réflexion, l’espoir d’une porte de sortie à ce mode de vie est réconfortant, car pour l’instant, l’image que j’ai d’un adulte est celle d’un coincé ayant des responsabilités le privant continuellement de libertés, qui est dévoué à ses crédits, à son travail, à sa hiérarchie et à sa société pour laquelle il passe une si grande partie de son temps à faire un travail unique, et ce pour gagner de l’argent à acheter ce dont on lui répète qu’il a besoin. Il s’agit de l’oubli d’une fougue ayant tellement de liens avec le bonheur,  la constante mise en place de nouvelles barrières, l’apprentissage de la soumission, ou encore la mort de la pensée divergente. Après tout, la frontière entre l’enfance et l’âge adulte n’est-elle pas, de manière communément admise, fixée ici, là où une étincelle s’éteint?

Je me doute qu’il y a des arguments vraiment très intéressants à avancer sur cette question, et je néglige intentionnellement les réponses que donnent les anthropologues, les psychologues, les philosophes, ou encore les pédagogues sur la notion d’interdit et ce qui s’y rapporte, car je n’ai que très peu de connaissances à ce sujet. Je n’ai par ailleurs jamais élevé d’enfant. Pourtant, ce que je pense, c’est que cela touche à mon avis à de profondes questions morales et éthiques, que les conséquences sont immenses et omniprésentes, et qu’il n’est pas forcément nécessaire d’être un spécialiste pour se poser ces questions.

Un enfant, c’est un insurgé

[Simone de Beauvoir]

J’ai pas envie de vieillir…

Gauvain

Vivre l’instant

J’ai la dalle. Je sors de l’appart pour aller me faire des courses. Génial, il fait super beau! Les arbres sont verts, le ciel est bleu, les oiseaux chantent. Et un temps comme ça, ça fait toujours du bien au moral. Je fais mes petites courses, et sur le chemin du retour je me dis qu’avec ce temps doux, il doit y avoir énormément de jeunes en train de jouer sur des stades. Ou des gens se promenant dans les jardins publics. Quel plaisir, avec ce soleil qu’on a tant attendu! Puis je me mets à imaginer toute sorte de situations qui doivent certainement se produire au moment où je les pense. Je me dis qu’il doit y avoir plein d’enfants en train de courir dehors dans la cour de récré. D’autres naturellement se sentent à l’étroit dans leur salle de cours, et regardent par la fenêtre avec envie. Un couple est problement en train de regarder les nuages passer, couché dans l’herbe douce. Et puis je me dis qu’il y a plusieurs naissances à la seconde, sur Terre. Je souhaite la bienvenue à tous ces nouveaux-arrivés. Je pense à ma mère. Peut-être est-elle en train de jardiner dans le potager. Et tout ces gens qui travaillent! À conduire dans leur camion, les lunettes de soleil sur le nez. Les gentilles serveuses dans les restaurants fument-elles une clope à cette heure ci? Je pense à ce musicien qui arrive pour la première fois à jouer le morceau qui lui plait au piano devant son ami. Et je félicite cette adolescente. Elle avait peur, mais il l’a mise en confiance. Ils l’ont fait. Et puis, que dire de cette petite pile électrique? À courir partout, il embrouillé son père et lui a mit un but ma-gique. Raah purée le monde est tellement grand! Si ça se trouve il y a même un mec qui fait son premier saut en parachute. La sensation de dingue! Après tout on est plus de sept milliards sur Terre.

Mais juste avant de rentrer chez moi, je croise un SDF dans la rue. Je croise son regard désabusé, je lui renvoie mon regard gêné. Combien sont-ils à l’heure actuelle assis sur le bord d’une route, noyés dans cet océan de regards, abandonnés dans le monde des autres. Mais malheureusement il n’est pas seul à regarder de loin le bonheur de certains, il y en a tellement. 800 000 personnes se suicident par an. Si on divise, ça fait trois personnes toutes les deux minutes. Ces personnes crient au secours, veulent de l’aide. Qui les entend?

Combien? 18 000 viols par jour sur la planète. Ce chiffre me fait froid dans le dos. Ces personnes vont rester marquées à vie, et si peu pourront les comprendre. Qu’en est-il de cette mère, qui vient de se faire arrêter pour vol à l’étalage? C’est incroyable quand même, mais avec un tel nombre d’habitants, les situations les plus extrêmes sont ainsi facilement probables. Tant de morts. Tant de pleurs. Tant de souffrance, tous les jours, physiques, psychologiques. Toutes ces peurs, ces craintes, ces gens qui ont envie d’exploser de tristesse, ceux qui ne cherchent que le réconfort d’un sourire. Je me sens encore une fois si petit. Je pense à l’ampleur des situations dont la pensée ne m’a même pas effleuré. Et puis je me dis, comment peut-on encore avoir des certitudes, tellement notre vision du réel est limitée? Notre défaut d’empathie est-il ancré si profondément? Et peut-on y faire quelque chose? Le malheur est-il l’étape nécessaire à toute vie? Ou faut-il s’en préserver?

Je rentre chez moi.

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Gauvain