« Flicophobie » et « richophobie »

NB : je parle ici des « flics » comme une entité homogène, or ce n’est pas le cas, les rôles de ses différents corps ne sont pas les mêmes. Le propos, je pense que c’est assez évident, concerne ceux chargés de la répression des mouvements sociaux et du maintien de l’ordre établi. Toutefois, l’entité « police » prise dans son ensemble a quand même une certaine unité qu’il serait trop facile de nier pour la diviser en deux parties, l’une « bonne » (à conserver), l’autre « mauvaise » (à supprimer). De la même manière, cette entité « police » est une partie du tout « État » (moderne / capitaliste), qu’il serait trop simple d’isoler et d’opposer à ses autres parties, car en réalité elles forment un tout cohérent…


Le 18 Mai dernier se tenait place de la République, à Paris, une manifestation de flics (chose pas banale). Le mot d’ordre ? « Stop à la haine anti-flic ! ». Cela fait écho à un contexte de mouvement social où les violences policières font beaucoup parler d’elles − peut-être pas sur TF1 ceci dit, mais au moins dans d’autres médias et milieux.

Cela fait également écho au célèbre slogan « Tout le monde déteste la police » ainsi qu’au célèbre tag « ACAB » (« All Cops Are Bastards » : « Tous les flics sont des bâtards ») qui s’invite sur les murs de nombreuses villes partout dans le monde. Ces deux phrases ne doivent évidemment pas être prises au sens le plus strict : évidemment qu’on pourra toujours trouver une personne qui ne déteste pas la police, ou bien un flic qu’on n’aurait pas envie de qualifier pas de « bâtard ». Pour une réflexion réelle sur ces slogans, je vous renvoie à https://lundi.am/Dissertation.

Le syndicats de flics Alliance est à l’origine de cette manifestation. Les motifs de l’appel à manifester ne vont pas vraiment plus loin que le mot d’ordre principal : Alliance pose les policiers en pauvres victimes d’une campagne de calomnies qui les viserait, un « sentiment de défiance », un « acharnement irresponsable » et mensonger, une « démagogie idéologique ». Alliance « dénonce » et « déplore » cela. Alliance ne s’embarrasse pas avec une longue analyse de la situation, car tout cela serait de l’ordre de l’irrationnel ou du mensonge. Il n’y aurait aucune raison fondamentale de haïr l’institution policière puisque celle-ci se contente d’« assurer la protection de toute la population ».

Cette manifestation est donc une opération visant à faire passer les policiers pour la cible d’une haine irrationnelle, non fondée. Les flics seraient des individus comme les autres, qui auraient pour seule caractéristique commune de partager la même profession, et certaines personnes se focaliseraient sur ce point commun pour établir une catégorie « flic » qui serait un synonyme de « brute sauvage ». Tout cela relèverait d’un imaginaire mensonger, et serait malhonnête. Il s’agirait d’une essentialisation, exactement de la même manière dont on catégorise « les femmes » comme « mauvaises conductrices ». On associe arbitrairement un comportement, un stéréotype, à un groupe donné, constitué arbitrairement, supposé homogène.

La haine anti-flic serait donc à ranger aux côtés d’autres formes d’essentialisations et de discriminations. Elle serait un parallèle de la haine anti-arabes, anti-noirs, anti-juifs, anti-homosexuels… Mais ce parallèle est mensonger, stupide, dépolitisant. Exactement comme quand les flics parlent de « flicophobie », ce néologisme vide de sens qui voudrait faire croire qu’ils sont victimes d’une peur irrationnelle, de la part de phobiques qu’il conviendrait de soigner d’urgence. C’est un terme qui vise à annihiler l’analyse critique du rôle du « maintien de l’ordre », en faisant passer le rejet de la police pour de simples thèses discriminantes et gratuitement haineuses envers des individus.

Alors que ça n’a rien à voir. Dire « Une femme, ça sait pas conduire », c’est un propos sexiste et essentialisant. Dire « le maintien de l’ordre est une méthode de contrôle de foules récente qui s’est développée avec l’état moderne afin de réprimer de manière plus efficace le mouvement ouvrier » (source) est un propos qui relève d’une analyse historique de l’évolution de la répression militaire vers la création du maintien de l’ordre intérieur. Et les agents de police en sont les acteurs. C’est à l’aune de leur rôle que l’on doit s’opposer à eux, pas à l’aune de qui ils sont dans leur essence, en tant qu’humains. Dire que les CRS sont « des brutes sauvages », ou des fachos, des idiots ou des alcoolos, peut-être que statistiquement et à un moment donné ça reflète une certaine réalité, mais c’est pas tellement le sujet : ils pourraient être érudits de philosophie et buveurs de thé que ça ne changerait pas le rôle structurel du maintien de l’ordre dans notre système actuel.

J’en profite pour faire remarquer que les positions anticapitalistes sont également souvent la cible de ce type de comparaisons fallacieuses et dépolitisantes. Alors que les analyses économiques du capitalisme soulignent que ce mode de production se base sur (et entretient) l’existence de différentes classes sociales (parmi lesquelles la classe capitaliste, qui tire ses revenus de la plus-value produite par d’autres), il est courant de voir un discours anticapitaliste, prônant l’abolition de la société de classes, être taxé de « discours anti-patrons » voire « anti-riches ». Évidemment qu’un discours anticapitaliste est anti-patron, mais il est aussi anti-prolétaire, puisqu’il est pour l’abolition des classes ! Simplement, le patronat − parmi d’autres − bénéficiant largement de la division en classe de la société, il est évident que l’anticapitalisme ne va pas dans le sens de l’intérêt de ceux-ci. Le capitalisme étant basé sur l’accumulation constante de richesses entre peu de mains (avec les fameuses 67 personnes les plus riches du monde détenant autant de richesses que les 3,5 milliards de personnes les plus pauvres), il va également de soi qu’un discours anticapitaliste ne va pas dans le sens de l’intérêt de ces riches-là. En revanche, l’anticapitalisme, s’opposant à ce mode de production où la production ou non de richesses sensibles est subordonnée à la génération de profit et non à leur caractère nuisible ou bénéfique, on peut dire que l’anticapitalisme est « pro-richesses », d’une certaine manière.

L’anticapitalisme s’oppose à la structure (le capitalisme) qui produit des individualités qui lui sont propres (les patrons, les actionnaires), ces derniers ayant des intérêts opposés aux nôtres. L’anticapitalisme, de la même manière que la critique de la police, ne doit pas être confondu avec une haine sourde envers des individus qui seraient ce qu’ils sont par essence, contrairement à ce que voudraient faire croire ceux qui sont la cible de ces critiques, ceux qui ont un intérêt dans ce système, et ceux qui se font les relais de leur idéologie, consciemment ou non, en réutilisant les termes « flicophobie » ou « haine anti-patrons ».

L’analyse critique du capitalisme et du maintien de l’ordre vont d’ailleurs généralement de pair, puisque le maintien de l’ordre moderne s’est historiquement constitué pour défendre l’intérêt de l’ordre social capitaliste, comme une manière plus efficace et moins sanguinaire de mater la plèbe.

Critiques non-radicales de la police

(Par « non-radicale », j’entends « qui ne va pas à la racine du problème »)

On voit parfois des personnes qui s’indignent des « violences policières ». Rien de plus normal, quand on perçoit nettement le niveau de la répression s’intensifier et les flics prendre de plus en plus de libertés. Mais il ne faut pas perdre de vue que la police est violente par essence. Une police qui n’utiliserait pas la force, physique ou psychologique, pour arriver à ses fins, ne serait plus une police. La critique des violences policières semble parfois simplement viser un « seuil de violence tolérable », ce qui peut faire rire jaune (mais ce qui peut également sauver des vies, notez).

On voit également des personnes qui s’insurgent contre « l’instrumentalisation politique de la police par le pouvoir ». Là aussi, rien d’étonnant, quand certains activistes assignés à résidence « préventivement » (sans motif) sont manifestement la cible des plus hautes instances du pouvoir afin que ce dernier ne soit pas entravé dans ses manœuvres. Mais, là aussi, il s’agit de réaliser que la police est intrinsèquement politique. Elle n’est pas « au service de tous », de manière indifférenciée, neutre. Elle défend et maintient un certain ordre social, qui n’a rien de « neutre »…

Il existe donc tout un pan de la critique de la police qui se focalise uniquement sur des points de détails, des remous de surface, des épiphénomènes, sans prendre de hauteur, en oubliant le fond. On parlera alors de « bavures », d’« incidents », mais rien qui remette en cause profondément cette institution. Là encore, on peut faire un parallèle avec l’anticapitalisme : une majorité de discours se contente de critiquer l’avidité de certains patrons, ou bien le seul secteur financier, comme autant de « bavures » qu’il s’agirait de corriger, sans réaliser que le problème est plus profond, structurel (à ce sujet, cf. cette émission de radio sur « l’anticapitalisme tronqué »).

Ces critiques tronquées émanent généralement de la gauche institutionnelle type Front de Gauche, qui, bien qu’appelant de ses vœux à une transformation sociale, vise cependant à accéder au pouvoir, à « devenir calife à la place du calife » (et non pas à destituer/renverser le califat), et prétend pouvoir le gérer différemment, sans changer ses institutions : police, salariat, marché de l’emploi, etc. (comme Syriza l’a prétendu, en Grèce…).

Face à l’accusation de « flicophobie », le républicain de gauche, à la critique tronquée, rétorquera « mais non, je ne mets pas tous les flics dans le même panier, je dénonce juste quelques bavures », là où la critique radicale rétorquerait « ce terme est manipulateur, car ma critique n’est pas une essentialisation d’individus, elle ne fait que dévoiler le rôle structurel de la police dans notre système ».

En guise d’ouverture, toujours sur le rôle de la police, cette vidéo d’Usul :


Et en guise de questionnements :
  • Ok, on dévoile le rôle structurel de la police dans notre société actuelle, et après ? Comment imaginer un monde sans police, ou avec une police radicalement différente ?
  • Ok, l’État moderne et ses différents organes se sont constitués en parallèle du capitalisme, mais le fait qu’historiquement, et structurellement, ils ne soient pas adversaires, est-ce un argument suffisant pour dire que cela est indépassable, « insubversible » ?

(Image de couverture : « le flic sympa », © Tanx)

Les trois sortes de violence

Hélder Câmara, un évêque brésilien, connu pour sa lutte contre la pauvreté, a eu ces sages paroles :

« Il y a trois sortes de violence.

La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Et il a raison (et pourtant, Dieu sait que je suis pas friand des évêques). Le mot « violence » est employé sans discernement pour qualifier certains actes, certaines pensées, et pas pour d’autres, alors que ce serait largement mérité. C’est quelque chose d’inconscient, qu’on fait tous plus ou moins, par habitude. Il s’agit de s’en rendre compte, et d’affiner nos idées et nos réflexions sur la « violence », pour sortir de nos automatismes naïfs.

Babillages théoriques

Tout d’abord : que signifie ce mot ? Qu’est-ce donc que « la violence » ? Qu’est-ce qui fait que quelque chose est violent ou pas ?

Casser la vitre d’un véhicule, est-ce forcément violent ? Par exemple, si on est enfermé dans un bus renversé suite à un accident, est-ce que c’est violent de casser une vitre pour pouvoir sortir ? Bien sûr que non.

Se battre, est-ce forcément violent ? Par exemple, si on se fait agresser et qu’on a pas d’autres choix que de se défendre en frappant son agresseur, est-ce que c’est violent ? Certes, c’est violent, mais ce n’est pas pour autant que c’est « mal » ou condamnable : c’est typiquement un cas qu’on appelle communément « légitime défense ».

Voilà, à travers ces deux exemples très naïfs, je voulais déjà attirer l’attention sur le fait que, non seulement, un acte physique donné n’est pas violent ou non par nature, mais qu’en plus, un acte de violence n’est pas non plus « injuste » ou « mal » par nature.

Quelles formes la violence peut-elle prendre ? Toutes les violences sont elles comparables ? Quels sont les rôles de la violence ?

Autant de questions qui nécessiteraient de se pencher sérieusement sur le concept.

Cet article (« Casseurs ou révolutionnaires ? Réflexions sur la violence comme moyen d’action militant ») pose par exemple des questions sur les actes de « casse » lors de manifestations, et, plus largement, sur l’usage de la « violence » : est-elle parfois légitime ? nécessaire ? efficace ?

Voici un autre article (« Réflexions sur la « violence » en manifestation ») sur le même sujet, qui prend le soin de préciser un peu l’utilisation qu’il fait du terme « violence » et qui s’interroge sur son usage stratégique.

La page de l’encyclopédie Wikipédia consacrée à la notion de « violence » évoque les nombreuses formes qu’elle peut prendre, et s’attarde sur les raisons qui peuvent l’expliquer, la légitimer, la rendre nécessaire. « La violence est l’utilisation de force physique ou psychologique pour contraindre, dominer, causer des dommages ou la mort. ». Cette simple phrase montre l’étendue des actes qui peuvent être étiquetés « violents ». Par exemple, rendre invisible un groupe opprimé, quand bien même cela serait inconscient et structurel, est bien une forme de violence psychologique permettant d’asseoir une domination.

Exemple pratique

En septembre 1739, en Caroline du Sud, des esclaves ont entamé une marche armée pour la liberté, et tenté de rejoindre la Floride espagnole au sud, qui était alors un refuge pour les esclaves fugitifs. Au cours de leur rébellion, ainsi que dans leur appropriation des armes, ils ont tué vingt-deux personnes. Le jour suivant, la milice à cheval a rattrapé le groupe de quatre-vingt esclaves. Vingt blancs de Caroline et quarante-quatre esclaves ont été tués avant que la rébellion soit écrasée. Les esclaves ont été capturés puis décapités et leurs têtes ont été exposées tout au long de la route qui menait à Charles Town. (source)

On voit bien, dans cet exemple, la violence de la milice, qui est venue mater la rébellion. Cette rébellion qui elle même était violente, et contrevenait complètement à la loi et à l’ordre établi. Cet exemple est une belle illustration des 3 sortes de violence :

  • la première, « la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations » est l’ordre établi, la loi alors en vigueur en Caroline du Sud, la possession des esclaves par les propriétaires blancs des plantations ;
  • la seconde, « la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première » est l’insurrection des esclaves ;
  • la troisième, « la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence », est la répression par la milice.

À vrai dire, pas besoin de fouiller dans les siècles passés pour dresser ce constat. Voici un exemple plus récent :

« On n’arrive pas à y croire. Deux ans de prison dont neuf mois fermes ! Neuf mois derrière les barreaux pour huit anciens salariés de Goodyear dont cinq élus syndicaux CGT. Ils ont été condamnés comme des criminels ! Mais on connait leur crime ! Avoir défendu leur emploi et ceux des 1143 salariés de l’usine ! Jamais, dans l’histoire récente, des syndicalistes et des salariés n’avaient été condamnés à de la prison ferme pour faits de lutte. » (source)

La troisième forme de violence, dans cette histoire, ce sont ces emprisonnements.
La deuxième forme de violence, en l’occurrence, était la séquestration de deux cadres, retenus durant 30 heures.
La première forme de violence, la fermeture de l’usine.

Toute la difficulté pour nombre d’entre nous est de reconnaître que ceci est un parallèle contemporain de l’exemple de la révolte des esclaves.

Vous me direz : « Dans l’exemple récent, la milice n’a décapité personne ! ». Tout simplement car la répression moderne est une science de précision qui sait se faire à la juste mesure du nécessaire pour parvenir à ses fins, sans effusions de sang − ce qui ne change rien à son rôle, et ne lui enlève pas son caractère violent. D’ailleurs, les coups de matraques, flash-ball, gaz lacrymogènes et autres grenades continuent de pleuvoir lors de manifestations… même en 2016, par la violence de la police, certains continuent à perdre un œil, d’autres perdent la vie.

Et si vous me dites : « Une usine qui ferme, la belle affaire, ce n’est pas de la violence ! », j’en conclue que ce qui a été dit précédemment sur le sens du terme et du concept de « violence » vous est rentré par une oreille et ressorti par l’autre…

Sans rentrer dans les détails, il n’échappe à personne que c’est encore et toujours la même histoire qui se répète sans cesse, partout : pour rester « concurrentiel », pour que les profits de l’entreprise continuent de croître, il faut bosser plus dur, ou plus vite, ou plus longtemps, ou pour moins cher… et souvent, en réalité, un habile mélange entre tout ça : diminution des allocations « directes » (famille, logement, RSA, retraite…) et « indirectes » (services publics, dotations aux collectivités locales…), augmentation de la durée du travail (remise en cause des 35h, âge de la retraite repoussé…), augmentation des cadences au travail, facilités de licenciement, suppression d’emplois et délocalisations et/ou remplacement par des machines…

Dans le cas de l’usine Goodyear, les conséquences, c’est 1143 salariés licenciés, et des drames humains à la clef : le chômage, des divorces, des dépressions, des suicides, etc., bref, tout ce que la misère sait apporter.

Elle est là, la première des violences, la violence institutionnelle, « celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés », l’ordre établi. Durcir l’exploitation des travailleurs ou bien les licencier pour maintenir ou augmenter les profits n’a rien de naturel, c’est simplement le fonctionnement de notre système actuel. Quand les manifestants se disent « contre la loi El-Khomri et son monde », c’est de ce monde là dont ils parlent, cet ordre établi, ce système, avec ses institutions, ses lois, sa justice, ceux qui en bénéficient, et ceux qui en pâtissent.

#Soutien à la « seconde sorte »

« Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Ainsi, c’est bien commode de décrier les affrontements contre la police ou les dégradations de vitrines de banques, mais il s’agirait de reprendre de la hauteur et de se remémorer la première des violences, celle de l’ordre établi, et de réfléchir à la place qu’occupent la police et le système bancaire au sein de ce système.

Arrêtons-nous un instant sur ces fameuses vitrines de banques, fréquemment malmenées par les cortèges de manifestants, et interrogeons-nous sur les raisons qui poussent nombre de personnes à dénoncer ces actes « violents ». Je mets des guillemets à « violents », premièrement car le terme doit être réfléchi et nuancé, comme je n’ai cessé de le répéter, et deuxièmement car, en toute franchise, une vitre de banque taguée ou cassée, c’est bien le cadet de mes soucis. Une vitre à changer, la belle affaire. Remplacée le lendemain, cela aura le mérite de donner du boulot à un vitrier (ça fait tourner l’économie ! 😉 ), payé avec les milliards engrangés par la banque, et au final cela ne crée aucun tort aux employés de l’agence bancaire en question. Choisir une banque pour cible est en ce sens stratégique, et si l’on peut tout à fait discuter de la portée du geste, on ne peut lui nier sa symbolique. Sans pour autant faire de « la finance » un épouvantail trop caricatural qui serait source de tous les maux, elle reste emblématique du système actuel, le fameux « monde » de la loi El-Khomri, celui dont on ne veut plus.

Cela étant dit, ne doit pas être confondu avec une adoration béate pour le bris de glace, en toutes circonstances. Quand bien même la dite glace est celle d’une banque, on peut facilement imaginer des scénarios dans lesquels s’abstenir de la faire tomber eût-été plus judicieux : cela a-t-il inutilement mis en danger des personnes du cortège ? Cela a-t-il stratégiquement été une erreur ? La réponse à cette dernière question est notamment loin d’être aisée et tout le monde ne s’accordera pas dessus. D’ailleurs de telles conséquences tactiques sont parfois impossibles à prévoir en amont.

Il ne faut pas non plus croire que ces réflexions stratégiques sont froidement rationnelles : la fin ne justifie pas tous les moyens. Et surtout, ce n’est pas parce qu’ici je me suis arrêté sur ces histoires de vitrines de banques que ces réflexions s’y cantonnent. Comment lutter ? Qui cibler ? Quoi ? Comment ? Faire grève ? Manifester ? Où ça ? Avec qui ? Un blocage ? De quoi ? Comment ? Séquestrer le PDG ? Sabotage ? Occuper une place ? Squatter un édifice privé inutilisé ? Perturber le meeting de Le Pen ? Tracter à la sortie du marché ? Boycott ? Grève de la faim ? S’enchaîner à des arbres ? Taguer un panneau de pub ? Détruire une caméra de surveillance ? S’initier à la permaculture ? À la construction de toilettes sèches ? Manger moins de viande ?

Tant de questions, tant de possibilités. Les stratégies doivent être explorées, multipliées, combinées. Les limites de telle ou telle stratégie doivent être soulignées si nécessaire, afin de ne pas se bercer d’illusions. Mais que tout ça soit fait intelligemment, servons nous de notre cerveau plutôt que d’en rester au niveau zéro des « Houla, c’est pas légal ton truc là, c’est mal ! » ou bien « Les policiers ont bien raison de vous taper dessus, bande de casseurs ». Ce genre de propos est juste bon à traîner dans la bouche d’un Gattaz ou d’un Valls, dont les intérêts bien compris s’opposent clairement à ceux des révoltés.

Pour ma part, quant à savoir quelle équipe supporter, si j’ai le choix entre les sympathiques casseurs de la vitrine de la BNP et les CRS, à moins d’une situation drôlement inédite, j’ai déjà choisi mon camp. Quand bien même les formes d’activisme choisies par chacun peuvent différer, face aux divisions stériles que voudraient opérer politiciens et éditocrates, se montrer solidaires avec ceux de son camp est une nécessité stratégique.

Pour aller plus loin que ce billet d’humeur, qui n’aborde pas la question de la nécessité ou de l’efficacité de la violence, je vous re-recommande chaudement de lire les deux articles évoqués plus haut au sujet de l’usage de la « violence » en manifestation :

Ainsi que :

(P.S. : oui, je rabâche un peu les idées évoquées dans cet ancien billet ; il faut dire que « la violence » et « les vilains casseurs » sont un sujet que je vois revenir souvent en ces temps de mouvement social, et c’est toujours la même rengaine, les mêmes « automatismes naïfs », la même copie fade du discours médiatique, policier et politicien. Il est fort probable que le thème soit à nouveau abordé à l’avenir ; n’y voyez aucun amour particulier pour le sujet, car je suis plutôt viscéralement non-violent, à la base…)

Déterminisme, fatalisme, libre-arbitre

Note préalable : cet article rentre en plein dans la catégorie « idées et réflexions en vrac mises à l’écrit », il a l’air tout plein de certitudes mais il ne faut pas s’y fier : il s’agit d’une mise en forme de mes pensées à un instant donné. L’intérêt, c’est de pouvoir en discuter.

Le fatalisme, c’est l’idée absurde selon laquelle, quoi que l’on fasse, le destin se réalisera.

Exemple : si ton destin est de mourir de cette maladie, que tu suives le traitement ou non, tu mourras. Si ton destin est d’en survivre, que tu suives le traitement ou non, tu survivras (il résulte ce type de comportement : à quoi bon suivre le traitement ?).

Le déterminisme, c’est nettement moins con : une conséquence B ne se produit que si la cause A se produit. Exit le destin et le fatalisme : untel est mort noyé hier, mais ça n’a rien à voir avec un quelconque destin, s’il était resté chez lui plutôt que d’aller se baigner, les conséquences auraient été différentes.

Cependant…

Si chaque « évènement » (au sens large) est la résultante de causes antérieures, et si chacune de ces causes est elle même la conséquence de causes encore plus antérieures… alors le futur est la conséquence du présent, qui est lui-même la conséquence du passé. Comme le passé est révolu (par définition), on peut dire que « la simulation est lancée », les règles du jeu et l’état initial ne peuvent plus être modifiées. Partant de là, si on connaissait toutes ces règles (ces « lois de l’histoire ») et si on connaissait parfaitement l’état de l’univers à un instant t, on pourrait peut-être présager l’avenir… et on retombe sur le destin.

À cela on pourra rétorquer qu’on ne connaîtra jamais, au grand jamais, cet état et ces « règles » dans leur exhaustivité. Mais cela ne remet pas en question la validité du concept, et donc l’existence du destin, seulement notre capacité à le connaître.

(Petit aparté : de toute manière, si nous pouvions connaître le futur − par exemple, disons qu’une machine de science-fiction nous annonce qu’untel mourra écrasé tel jour −, nous pourrions le sauver, et donc nous aurions modifié le futur… mais en réalité l’information délivrée par la machine n’est qu’une cause qui s’ajoute et qui vient participer à « créer » le futur : la causalité et le déterminisme sont respectés. En fait cet exemple n’apporte rien par rapport à celui-là : je sais que si je saute par la fenêtre demain, je risque de me tuer. En ne sautant pas demain − ou en demandant à un tiers de m’en empêcher, ou juste en lui faisant part de mon intention de sauter −, je sauve ma vie. Ai-je « modifié le futur » pour autant ? Bref, aparté inutile.)

On pourra peut-être s’aider de la théorie du chaos ou de la physique quantique pour s’attaquer à l’existence du destin, mais cela dépasse mes connaissances (edit: d’après cet article Wikipédia, le déterminisme ne semble pas totalement être remis en question par ces sciences). Et pour ce qui concerne les phénomènes quantiques, je reste sceptique, dans la mesure où, aussi magiques et hasardeux qu’ils puissent paraître, il ne semblent pas avoir de conséquences macroscopiques (je précise ici ma pensée sur ce dernier point : qu’importe qu’une énigmatique particule subatomique se meuve aléatoirement, chaque 10e-30 seconde, de 10e-30 mètres, 90% du temps vers l’avant, 10% du temps vers l’arrière ? À un niveau macroscopique, elle avance de 0,8 mètres par seconde de manière incroyablement fluide).

Il faut cependant bien distinguer le destin dans sa version fataliste de celui de la version déterministe. Dans la seconde version, même en se disant qu’il existe théoriquement un avenir prédictible, un individu malade motivé par sa survie a tout intérêt à suivre le traitement si celui-ci a statistiquement fait ses preuves. Mais comme c’est précisé dans l’énoncé, cela ne vaut que si cet individu est motivé par sa survie, et seulement s’il connaît l’existence de ce traitement, seulement s’il l’évalue bon pour lui, et s’il peut l’acquérir… bref, seulement si les bonnes causes sont présentes. Il n’a pas vraiment choisi de prendre ce traitement, même s’il avait la possibilité physique de ne pas le faire, car tout l’a amené à le faire, justement.

Alors, si tout est déterminé, même mes actes, même mes pensées, je n’ai pas de libre-arbitre ? Eh bien pas vraiment non, nos choix sont systématiquement guidés par nos désirs ou nos réflexions sur un sujet (réflexions elles-même motivées par certains objectifs, désirs). Ce peut être le but de poursuivre un bien, ou d’éviter un mal. Réfréner un désir pour obtenir un plus grand bien est lui même un désir. Ce peut être conscient ou non.

Est-ce à dire que tout se vaut ? Non. À l’aune de certains objectifs clairement formulés, certains choix seront plus judicieux que d’autres. Certaines choses sont vraies, d’autres fausses. Donc non, tout ne se vaut pas, et pour faire des choix éclairés, il est nécessaire de prendre du recul sur les causes et les structures qui nous déterminent, et d’analyser méthodiquement (à l’aide de l’esprit critique, de la raison, de la méthode scientifique, you name it) ce que nous voulons, ce qui nous conditionne, etc.

Même si à première vue le déterminisme semble quelque chose d’assez déplaisant, finalement, on vit très bien avec. Qu’importe que, avec du recul sur un évènement, sur le comportement d’une personne, on puisse reconstituer les causes qui l’ont amené à avoir lieu. C’est même plutôt rassurant de savoir qu’il existe une raison à ces choses et qu’elles échappent donc au fatalisme, à la magie, à un hasard fondamentalement inexplicable. Qu’importe que moi-même, dans mes choix, je ne fasse qu’obéir à certains mécanismes décisionnels universels : après tout c’est pareil pour les autres, et si je suis en désaccord avec un tiers sur un choix, ce peut être parce que nous poursuivons des objectifs différents (il y aura alors conflit, négociation, compromis, que sais-je) ou parce que nous n’avons pas les mêmes éléments pour notre prise de décision (informations, méthodologie) (il y aura alors discussions, critiques et échanges sur nos informations et méthodologies respectives). Si j’étais dans la peau de l’autre, avec ses idées et son passé à la place des miens, je me comporterais comme lui : et alors ? Ce n’est pas pour autant que je dois m’interdire de le combattre si cela s’avère nécessaire.

Une autre raison pour laquelle le déterminisme n’est pas si frustrant que cela, c’est que certaines petites causes en apparence anodines de la vie quotidienne (une rencontre, une discussion, une lecture, un imprévu) peuvent parfois nous changer, nous façonner. On peut être soi-même la cause de ces changements en nous, chez les autres, et réciproquement. Beaucoup de ces petites causes nous sont imprévisibles. En sachant cela, l’existence d’un déterminisme n’est plus un fardeau désespérant, mais plutôt une lumière qui peut éclairer nos actes.

Note sur le relativisme

Si j’étais dans la peau de l’autre, avec ses idées et son passé à la place des miens, je me comporterais comme lui : et alors ? Ce n’est pas pour autant que je dois m’interdire de le combattre si cela s’avère nécessaire.

Je me rends compte que ce passage peut poser problème et mérite un petit approfondissement. En effet, on peut être tenté de se dire « Si mes idées et mes actes ont été déterminés par des causes, et si les idées et les actes de cette personne l’ont été tout autant… alors en quoi mes idées sont elles meilleures ? Je ne vaux pas mieux, en fait. ».

Cette manière de penser peut sembler, au premier abord, un bel exemple de prise de recul, de tolérance, d’introspection… et en effet, il y a un peu de cela : après tout, l’Univers n’en a strictement rien à faire de mes idées, de mes actes, ou de ceux de cette personne. Si l’Univers devait juger mes actes, mes pensées, ou celles d’un autre, on peut être certain qu’il dirait : « tout ça m’est bien égal ».
Mais à vrai dire, ce petit jeu qui consiste à se demander ce que l’Univers pense, n’a finalement pas grand intérêt pratique pour nous. Premièrement car l’Univers est un concept abstrait qui ne pense rien du tout. Deuxièmement car son avis ne semble rien pouvoir départager : il est donc extrêmement limité, pour ne pas dire complètement inutile, et il va falloir chercher d’autres manières de juger, puisque celle-ci n’est pas pertinente.

Voyons un autre exemple de manière de juger qui n’apporte rien : comparer deux actes sur le seul fait qu’ils soient déterminés par des causes. D’après tout ce qu’on a vu précédemment, tout acte étant déterminé par des causes, on conclura systématiquement que ces deux actes se valent. Une telle manière de juger n’apporte rien.

D’ailleurs, face à un choix (« dois-je prendre une glace au chocolat ou à la vanille ? », « dois-je prendre le traitement ou non ? »), si l’on évaluait les alternatives avec cette manière de juger, on ne serait pas très avancé : je sais que, quel que soit mon choix, il aura été déterminé par des causes. Et alors ? Ça ne m’aide pas du tout à choisir : ce n’est pas un outil pertinent pour mener ma réflexion et parvenir à une décision.

Ainsi, même en admettant complètement le fait que, dans l’absolu, l’Univers n’en a rien à faire de mes choix, de mes actes, de mes pensées, et de celles des autres, cela ne sert à rien de se livrer systématiquement à ce genre de petit jeu qui consiste à dire à tout bout de champ, quel que soit le sujet de la conversation : « par conséquent, tout se vaut ».

Non, tout ne se vaut pas, l’erreur réside dans le fait d’utiliser un outil de jugement non pertinent (l’avis de l’Univers, le déterminisme de toute chose). Ce n’est pas parce qu’on peut manipuler des concepts farfelus dans nos têtes (comme le prétendu « avis de l’Univers ») que c’est intelligent et qu’on se doit de le faire à chaque occasion.

Prenons la question de la répression de l’homosexualité, ou bien celle du droit à l’avortement, ou encore celle de la propriété privée des moyens de production… ces questions concernent la société, pas l’Univers.
Le fait que l’Univers se fiche que l’homosexualité soit réprimée ou non n’est pas une donnée pertinente pour construire un avis éclairé sur la question.
L’existence du déterminisme, et donc le fait que j’ai été déterminé à penser que l’homosexualité ne doit pas être réprimée tandis que d’autres personnes ont été déterminées à penser qu’au contraire, il faut la réprimer, cela n’est pas non plus une donnée pertinente pour construire un avis éclairé sur la question.
Il faut faire appel à d’autres outils de jugement.

Confort et alternative(s)

Le confort désigne de manière générale les situations où les gestes et les positions du corps humains sont ressentis comme agréable ou non-désagréable (état de bien-être) ; où et quand le corps humain n’a pas d’effort à faire pour se sentir bien.

On peut vite confondre cette notion avec la notion de « luxe ». D’ailleurs, toujours selon Wikipédia :

L’accès au « confort moderne » est un élément de bien-être, mais aussi de standing et d’ascension sociale, voire de luxe. Le confort est donc aussi un argument publicitaire très utilisé pour la vente ou location de certains bien et services. […]
Par extension, le confort désigne aussi une situation de sécurité matérielle.

Une critique récurrente à la position anti-capitaliste est de l’ordre de « oui m’enfin moi j’aime bien mon petit confort ». Alors, premièrement, ce n’est pas incompatible, il faut arrêter de croire aveuglément que tous les objets modernes sont une production du capitalisme et n’auraient jamais vu le jour dans une autre société.

Cependant, il y a, je le pense, une part de vrai : dans une société anti-capitaliste telle que je l’imagine, les gens n’ayant pas la contrainte de bosser comme des chiens tout le temps pour survivre (je pense notamment au tiers-monde, aux ouvriers…), il s’ensuit qu’on produira moins de biens matériels, notamment de haute-technologie. En tout cas, ça ne me semble pas déconnant que de penser ça. Bien sûr, avec une redistribution intelligente guidée par les besoins, une déconnection du modèle métro-boulot-loisirs-dodo, un changement des habitudes, on ne peut pas non plus vraiment se rendre compte à quel point cela sera vrai, et encore moins à quel point l’impression de confort diffèrera.

Deuxièmement, même si ce n’est pas la première chose à dire à quelqu’un de « superficiel » pour le convaincre du bonheur de la société anarcho-communiste (ou autre), il faut re-réfléchir sur les notions de confort, d’utile, d’inutile, de nécessaire, de progrès. Il y a un travail sur soi à faire, car, à la base, on naît conditionné à trouver les nouveaux objets « beaux et utiles ». Comme le dit Lordon, c’est une erreur narcissique de penser que tout le monde trouve, comme soi-même, ces objets « laids et inutiles ». L’expérience majoritaire nous montre que cela est faux.
La frontière est floue entre l’utile et le superflu, elle varie selon les personnes, les époques, les contextes, les lieux, les conditions. On devrait davantage prendre le temps de la réflexion sur ces sujets. Mais également prendre le temps de la mise en pratique : de quel droit défendre la nécessité du lave-linge si l’on n’a jamais lavé son linge à la main ? A fortiori, de quel droit critiquer le prétendu calvaire du lavage de linge à la main si l’on ne l’a jamais effectué collectivement, auquel cas il devient bien moins long et ennuyeux ?

« Oui m’enfin moi j’aime bien mon petit confort »

Cette remarque soulève quelque chose de primordial dans l’emploi du verbe aimer. Comment détourner les gens d’un système qu’ils ont appris à aimer ? (comme dit ci-dessus il ne faut pas confondre notre système actuel et le confort / la technologie, mais passons)

Il faut (à la fois) :

  1. le leur faire détester
  2. leur donner autre chose (un autre modèle de société) à aimer davantage

Pour le premier point, on pourrait presque dire que le système s’en charge tout seul : destruction de la planète, atomisation sociale, concurrence exacerbée, chômage, prolétarisation, etc. Oui, mais ce n’est hélas, pour l’instant, pas suffisant. Alors quoi, il faudrait attendre d’être au bord du gouffre ? Au fond du gouffre ? Regardez ce qui se passe en Grèce… et encore, j’ai l’impression que ce n’est pas suffisant non plus. Qu’est-ce qui manque ? Il faut réussir à identifier la source du problème. Si on voit la source du problème comme « une trop forte dépense publique de la part de l’État-providence », on est dans la merde, c’est sûr. Donc il faut de l’information, de l’éducation. Car sans ça, est-ce qu’au bout d’un moment, les gens se rendent compte tous seuls qu’ils se sont fait berner ? Je l’espère, mais je n’en suis pas convaincu. D’autant plus que, le système se charge de se faire détester, mais il se charge également de se faire aimer, par l’accès à la consommation de masse, et également par l’amour de sa condition de salarié. Oui, le système veut nous voir bosser pour ses profits, mais il voudrait aussi que nous soyons heureux de bosser pour lui, en nous aliénant.
Première étape, donc, l’indignation.

Deuxième point, pour ne pas passer de l’indignation à la résignation : il faut une compréhension plus précise des mécanismes à l’œuvre. Sans eux, certains finissent par se perdre sur des sites complotistes, se sentent impuissant face à ce qu’ils se mettent à croire, incompris de surcroît, etc.
Une compréhension, donc, qui évite la résignation en faisant poindre la perspective d’une alternative. Une alternative qui doit être alléchante et accessible pour être envisagée sérieusement et mettre en marche les individus.

Alternatives

Des alternatives, il en existe.

  1. Certaines sont accessibles très rapidement : partez dans une communauté autonome dans les Pyrénées, partez dans un squat et fouillez les poubelles pour manger.
    Le problème, c’est que ces alternatives ne sont pas alléchantes, et il faut arrêter d’accabler les occidentaux d’être trop cons pour ne pas être alléchés. Comme je l’ai dit plus haut, il y a sûrement un travail à faire sur soi-même pour remettre en question son confort, ses objets, ses habitudes, mais franchement, une personne âgée ou une mère célibataire dans un squat, dans le contexte actuel ? Assassinez-les directement tant que vous y êtes. Arrêtez de faire l’éloge de la précarité, c’est indécent.
    Le problème de ce type d’alternative, c’est qu’on ne change pas le système : on se contente de le fuir. C’est extrêmement contraignant, car le système fait tout pour rendre la vie difficile à ceux qui veulent vivre en dehors de lui. Cela rend cette alternative non-alléchante, dure à vendre. Pourtant, il n’est pas faux de dire qu’une sortie possible du système pourrait être effectuée par la défection généralisée (encore faut-il que les individus soient suffisamments conscients des problèmes de l’ancien système pour ne pas les reproduire dans le(s) nouveau(x)). Le problème c’est justement la généralisation, car le coût du changement est trop élevé, et le système s’accomode fort bien d’une poignée de barbus inoffensifs dans les montagnes.
  2. D’autres alternatives sont modérément alléchantes, et modérément accessibles : typiquement, celles qu’on peut obtenir par le vote d’une loi, de manière douce, réformiste. Souvent, de mon point de vue, ces alternatives constituent des leurres : les lois qui passent ont réussi cet exploit car elles sont trop peu radicales, voire mauvaises. On passe donc sa vie à les poursuivre, et à être déçu.
  3. D’autres alternatives sont très alléchantes, mais on ne voit pas (pardon, je ne vois pas) comment les rendre accessible rapidement. Et même à l’échelle de décennies. Passer du capitalisme néolibéral mondialisé à l’anarcho-communisme ? Comment ? Par où je commence ? Et puis, même en trouvant son bonheur dans la lutte et dans le chemin, il faut une sacrée dose d’abnégation à l’heure actuelle pour entamer la mise en place d’une alternative qu’on ne connaitrait pas de son vivant.

Au final, ces alternatives ne s’excluent pas forcément mutuellement. Certes il y en a qui vont vous dire que si vous croyez au 2e type d’alternative plutôt qu’au 3e, vous devenez de fait un ennemi politique (selon la manière dont c’est fait, mon opinion varie, mais il y a du vrai là dedans, en effet). Mais sinon, il y a du bon dans le foisonnement des alternatives, pour peu que les échecs soient analysés et pas sans cesse reproduits.

Bonus

À la relecture de ce texte, je m’aperçois que j’insiste beaucoup sur la nécessité d’apprendre, de s’informer, de savoir. Par exemple, dans ce passage :

Si on voit la source du problème comme « une trop forte dépense publique de la part de l’État-providence », on est dans la merde, c’est sûr. Donc il faut de l’information, de l’éducation.

Il y a un sous-entendu : l’information qu’il faut est une information qui ne bourre pas le crâne des gens en leur faisant croire que leurs États sont trop dépensiers, qu’ils ont trop d’allocs, etc. Donc ma vision de la bonne information, voire de la Vérité, est clairement orientée.

Autre exemple :

pour ne pas passer de l’indignation à la résignation, il faut une compréhension plus précise des mécanismes à l’œuvre

Même sous-entendu.

Enfin :

pour peu que les échecs soient analysés et pas sans cesse reproduits

Au final, je suis extrêmement exigeant : on dirait que je pose comme indispensable le fait que les gens, moi y compris, passions des années à éplucher des bouquins en tous genres (Histoire, économie politique, sociologie…) avant d’entreprendre quoi que ce soit, pour ne pas se tromper, ne pas se leurrer, ne pas reproduire les erreurs, etc. Pourtant, clairement, ce n’est pas ce que je voudrais dire, et d’ailleurs moi-même je n’ai pas fait ce travail.

« Et le reste ? ». Passer à côté de la vie.

Dans un précédent article, j’évoque ma consommation d’informations. Je vais un petit peu plus loin en m’exprimant à mon tour : sur ce blog, mais aussi en discutant avec des amis, de la famille.

Tous les jours, je passe un certain temps à « m’informer ». Vraiment, pas mal de temps. N’est-ce pas « passer à côté de la vie » ? Ce qui appelle une question profondément philosophique : qu’est-ce que la vie, en fait ?
Je pense sincèrement que quand on vit l’oppression, on se rend compte de l’impératif de la lutte, et il serait abject de dire aux opprimés « vous ne voudriez pas plutôt profiter de ce que la vie vous offre déjà ? ». Le fait même que je puisse me demander si je ne passe pas un peu à côté de la vie en m’intéressant à ces sujets tient certainement au fait que je suis un privilégié : jeune mâle blanc français cisgenre hétéro éduqué valide de classe moyenne.

Alors bon je ne suis pas en train de faire du prosélytisme visant à vouloir à tout prix y consacrer toutes ses journées ni de s’y dévouer corps et âme au détriment de toutes ses relations sociales et de ses autres activités. Mais, d’un autre côté, la tendance à vouloir voir en cela une préoccupation de second plan, sur un mode « détaché », me paraît assez insultante.

Cela me fait penser à un passage de cet article de Denis Colombi sur la culture troll :

C’est un point important lorsque l’on s’intéresse à l’application des normes que de noter qu’il est possible d’être déviant en respectant trop les normes. […] Il en ira de même […] de l’homme politique qui croit « un peu trop » à son combat : d’une façon générale, l’humour et le « second degré » occupent une place si importante dans notre culture que celui qui ne joue pas son rôle avec un minimum de distance, celui « qui s’y croit », est presque toujours considéré comme un déviant. Le cynisme est peut-être l’une de nos valeurs les plus puissantes.

Donc, cette question de « passer à côté de la vie », elle est aussi à rapprocher de ça : ce cynisme, cette pensée qu’il faudrait s’en foutre un peu, quand même, de tout ça (ce qui, au passage, constitue une déformation profonde du cynisme).

L’intérêt que je porte à ces sujets (ces questions politiques, philosophiques, ces injustices, ces luttes) est aussi certainement permis par ma situation priviliégiée. On peut se demander si cette situation ne se rapproche pas de ce qui est décrit dans ces propos :

J’ai l’impression que les personnes qui adoptent des postures “anti-compromis” sont celles qui considèrent avant tout le militantisme (et les milieux militants) comme un loisir plus ou moins passager (sans l’assumer, bien entendu). C’est à dire des personnes qui pendant quelques années vont se permettre d’être super radicales et de ne faire a priori aucun compromis (en tout cas, aucun compromis condamnable par l’oligarchie), puisqu’au bout de quelques années, une fois qu’elles ont pris tout ce qu’elles avaient à prendre de ce milieu et des genTEs qui y participent, elles peuvent toujours se retourner et prendre d’autres directions, récupérer l’héritage de papa-maman, retrouver du boulot, etc.

Bon, les propos en question sont issus d’un article sur le milieu militant, et pour ma part comme vous aurez pu le voir je suis loin d’être « super radical », mais est-ce que cet intérêt que j’ai ne relève pas d’une forme de loisir de privilégié ? Bien entendu je ne le perçois pas du tout comme ça, mais la question mérite d’être posée.

Enfin, je peux aussi me poser la question de ce à quoi je consacrerais mon temps libre si mon monde idéal se réalisait, là, demain, puisque ce temps deviendrait en partie du temps libre, ainsi qu’une bonne partie de mon temps de trajet et de boulot. Je me permet d’esquiver cette question (vu que c’est moi qui me la pose, j’ai le droit) en disant qu’on en est justement pas encore là, et que j’aurai sûrement le temps d’y répondre progressivement si jamais je vois poindre ce monde idéal à l’horizon.

« Homo homini lupus est. »

L’Homme est un loup pour l’Homme.

Ou la phrase que certains aiment à sortir d’un air cynique face à une situation d’injustice ou d’égoïsme, pour l’expliquer, et même la justifier.

L’Homme peut être parfois égoïste, oui. Enfin, certains hommes (et femmes). Parfois. Mais pas tous les hommes (et toutes les femmes), tout le temps. Parce que l’Homme est quand même altruiste, par nature. C’est pas moi qui invente ça : les neurosciences nous disent que notre cerveau est façonné pour qu’on ressente de l’empathie (neurones miroirs, tout ça). Donc, quoi, nous serions à la fois égoïstes par nature et altruistes par nature ? Ça a l’air incompatible.

Mais en fait ça ne l’est pas. Nous sommes tantôt altruistes, tantôt égoïstes, « ça dépend des fois », on le sait bien. Ça dépend aussi de qui, oui : on connait tous des gens plus altruistes que d’autres. On ne peut pas être tous identiques, bien entendu, mais ne serait-ce pas mieux si tout le monde devenait subitement un peu moins égoïste ?

Ça n’a rien d’impossible. Les individus ne sont pas dotés dès leur conception d’une certaine dose immuable d’égoïsme et d’altruisme qui leur serait propre.
L’égoïsme et l’altruisme ce sont des comportements sociaux, des actes : ça s’influence, par l’éducation, l’environnement.

Réciprocément, si on veut créer des individus de plus en plus égoïstes, on le peut. Je n’ai pas la recette miracle, mais j’imagine qu’en divisant les gens (sur des motifs culturels, religieux, vestimentaires, que sais-je…), en les mettant en concurrence (marché de l’emploi, compétitivité, rareté des logements…), en les isolant, on tient le bon bout. Et devinez quoi, la société moderne est tout à fait là dedans (si vous ne voyez pas en quoi : aïe, renseignez vous sur les justifications morales du capitalisme et du libéralisme économique, et sur leurs effets concrets).

Bien sûr, on n’est pas obligé d’être d’accord avec moi. On peut vouloir croire aveuglément que l’Homme est définitivement un loup pour l’Homme, qu’il est égoïste, que c’est comme ça et pas autrement, et que les actes d’altruisme ne sont jamais désintéressés, qu’il donne le meilleur de lui même quand il est plongé dans la compétition féroce contre tous ses congénères, que toute entrave à sa liberté d’écraser les autres est illégitime, etc. J’ai bien dit croire aveuglément, car on est bien dans de la croyance irrationnelle ici. Le problème c’est qu’à force de croire cela, de le répandre dans les médias, à force d’aller sans arrêt dans ce sens politiquement et économiquement parlant (dérèglementations, flexibilité, discours sécuritaires et instillation de la peur et du rejet de l’autre, éloge du Mérite…), on y arrive de plus en plus, à créer des hommes comme cela. Cela ne rend pas l’idéologie vraie pour autant, mais seulement davantage répandue à cause du conditionnement et la doxa qui se propagent comme un cancer. À la manière d’une religion, là encore.

Maintenant, à ceux qui ne trouvent rien à y redire et qui veulent persister dans cette voie même si ses conséquences désastreuses sont aujourd’hui connues, je vous le dis : on ne risque pas de s’entendre. Car cette évolution est dramatique. Si ça vous amuse de participer à la pourriture du monde, j’espère que vous saurez en tirer les leçons le jour où tout cela s’effondrera et où les évènements deviendront dramatiques pour vous.

Ce qui ne se conçoit pas bien…

…ne s’énonce pas clairement.

(Ce billet fait suite à celui sur la libre pensée et la toxicité des mots). Dans un précédent article, j’évoque ma consommation d’informations. Je vais un petit peu plus loin en m’exprimant à mon tour : sur ce blog, mais aussi en discutant avec des amis, de la famille.

Comme dit ci-dessus, j’en parle avec de la famille, des amis, et, bien naturellement, je récolte des critiques. Auxquelles je ne sais pas toujours quoi répondre. En même temps, en pointant du doigt et en remettant en cause des choses qu’on a jamais eu l’habitude de remettre en cause (le capitalisme, le patriarcat, le salariat, le vote, l’État, les hiérarchies…), on fait face aux questions du type « mais comment tu voudrais que ça marche ? », ce à quoi je n’ai pas toutes les clés pour répondre, loin de là (mais j’y travaille !). Parce que remettre en cause ça, ça demande un grand effort, parce qu’il s’agit de déconstruire ce qui est enfoui au plus profond de nous depuis notre plus jeune âge. Et concernant la mise en place concrète de l’alternative, quand ça doit passer par une révolution pour aboutir à une société sans classes, égalitaire, on me rétorquera gentiment « arrête de rêver, ça n’arrivera pas, et puis, d’ailleurs je te vois pas trop agir pour la révolution hein ».

C’est dur de répondre à ces critiques, et ça peut amener à la résignation. Être résigné si jeune, et sans avoir encore rien tenté, c’est triste. Il y a différents degrés dans la résignation. On peut se dire que, finalement, le changement pourra être effectué par des réformes, si on élit des gens bien et qu’on va à la manif gentiment autorisée. On peut se dire que la charité et l’humanitaire, s’ils sont accentués, contourneront certains problèmes sans changer de système. Je ne sais pas si c’est de la résignation, ou de l’optimisme. Beaucoup voient dans ces solutions un idéal, et de l’espoir… Pas moi. Je n’y crois pas, je trouve cela naïf comme espérance. Mais je préfère me dire que c’est de l’optimisme démesuré, plutôt que d’y voir la pensée de l’Ennemi. N’étant moi même pas convaincu, je ne m’y oppose donc pas frontalement, j’expose seulement mes réserves.

Et puis, quand je dis que j’ai pas réponse à tout, ce n’est pas une honte. On ne devrait pas me dire de me résigner simplement sous prétexte que je n’ai pas mieux à proposer. Il n’existe aucune solution clé en main, aucune recette miracle, qu’il suffirait d’appliquer. Bien sûr il y a des idées intéressantes, des théories fouillées, des pratiques éprouvées. Mais pas une unique Vérité et son plan de mise en œuvre tout bien défini. D’ailleurs, faut-il forcément attendre d’avoir une idée parfaitement définie de ce qu’on veut faire, et de comment on va le faire, et qu’il y ait consensus sur tout ça, avant d’agir ? En pensant cela, on risque simplement de reporter le changement aux calendes grecques. D’ailleurs, dans certains milieux militants, il est parfois reproché à ceux qui intellectualisent et théorisent « trop » le sujet de participer à repousser indéfiniment l’action. Dans le cas d’universitaires, de chercheurs, d’intellectuels, on leur reprochera de profiter de leur situation sociale élevée pour tergiverser et discuter tranquillement entre eux sur les sujets qui leur plaisent, sans que cela face vaciller le confort de leur position.

L’« incitation à la violence »

Sur le site de l’office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication (OCLCTIC), on a droit à une petite liste des choses qui n’ont pas leur place sur Internet, et qui pourraient donc, dans un futur pas si lointain, si les politiques « sécuritaires » continuent à ce rythme, être censurées et surveillées par la police, sans passer par un juge (deux mois après la mémorable manifestation « pour la liberté d’expression », ça fait un peu oxymore).

Et donc parmi ces choses, on a l’« incitation à la violence ». Il faudrait donc censurer les propos qui incitent à la violence ? À quel titre ? Peut-on mettre toutes les formes de violence dans le même panier ? Si j’appelle au squat de bâtiments situés dans les beaux quartiers et dont les riches propriétaires ne font aucun usage, est-ce une « incitation à la violence » ? Et une occupation d’usine ? Une séquestration de patron ? Un fauchage de champs d’OGM ?

Toujours sur le site de l’OCLCTIC, une page précise un peu les choses : sont visées les incitations à la discrimination et à la haine sous prétexte de religion, de race, d’ethnie, de nationalité différente.


Le groupe armé Action Directe (un groupe armé anarcho-communiste, issu du mouvement autonome en France et anti-franquiste) a été responsable de la mort de plusieurs personnes telles que Georges Besse (ancien patron de la Cogema, de Renault) ou René Audran (haut fonctionnaire du ministère de la Défense).

Je ne connais vraiment pas bien le groupe, ses individus, ses motivations, que j’ai découvert dans le film Ni vieux ni traîtres de Pierre Carles (ici sur youtube).
Dans ce film, on a une justification de ces actes de violence : ces mises à mort ne sont rien en comparaison des suicides, des situations de misères ou d’alcoolisme qui sont les conséquences concrètes des plans sociaux (licenciements), et ne sont rien en comparaison des blessés, tués, mutilés, torturés qui sont les conséquences des guerres. Il ne faut donc pas occulter toute la violence qu’exercent, à leur façon, les dirigeants : certes, ils n’assassinent personne directement, ils donnent l’impression de ne pas avoir les mains sales, mais les conséquences de leurs décisions sont réellement violentes, et dans des proportions bien supérieures. Leur position sociale élevée, leur apparence soignée, leur aisance à discourir, sont une façade qui leur confère leur respectabilité et fait oublier leurs actes.

Cependant, même si je comprends la justification sous-jacente, je ne suis pas d’accord avec ces assassinats, je pense que non, la fin ne justifie pas les moyens. Si les anarcho-communistes condamnent la peine de mort, ils ne peuvent pas décemment l’exercer :

La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la graine − Gandhi

Faire tomber des têtes ne sert à rien. Le problème n’est pas dans les individus, il est avant tout structurel. De plus, se livrer à ces actions a probablement été contre-productif pour le mouvement. Donc, même si je pensais que « la fin justifie les moyens », je penserais qu’à travers ces actes, la fin s’est plutôt éloignée que rapprochée.


Mais mettons de côté les assassinats. Il y a d’autre formes de violence : vol à la tire, cambriolages, braquages, destruction de biens : des formes de violences qui épargnent les humains. Quand on compare des actes de vols ou d’expropriations à la situation globale (les 85 personnes les plus riches du monde possèderaient autant à eux seuls que les 3,5 milliards d’humains les plus pauvres − cet exemple est transposable dans les mêmes ordres de grandeur pour la France), ça peut paraître un juste retour des choses.

Une fois de plus, je précise que je pense que les problèmes d’inégalités ne se règleront pas par des vols, le problème est strucurel ici aussi. Pire, quand les victimes de vol sont des gens de la même classe économique que leurs auteurs, ou quand les auteurs de cambriolages ou de braquages font partie de mafias, on perd tout l’aspect moral de la chose…

Mais bref : pour en revenir au sujet initial, je pense qu’il ne faut pas tout mettre dans le même panier, et que les « incitations à la violence » peuvent parfois porter des idées fortes, légitimes, qui méritent d’être entendues.


J’ai été succinct dans ce billet, et il y a sûrement énormément de choses à dire sur la notion de violence. La violence peut être difficile à mesurer, et peut prendre diverses formes, difficilement comparables. Par conséquent, l’opposition manichéenne « violence / non-violence » n’est pas si simple, et doit être nuancée.
Cet article du groupe Regard noir évoque cette nuance :

Dernièrement, le pouvoir a lancé une importante campagne médiatique visant à renouveler le clivage déjà existant entre les partisans de la “violence” et les “non-violents”, pour utiliser la sémantique médiatique. Nous emploierons ici les termes “violence/non-violence” à des fins pratiques mais nous ne partageons évidemment pas ces définitions qui ne permettent pas de définir correctement le problème et mériteraient une autre étude. Une vitrine qui tombe par exemple, ce n’est pas pour nous de la violence.

L’article est très intéressant dans son intégralité, il appelle à une solidarité entre militants « violents » et « non-violents », notamment lors des manifestations. Dit comme ça, ça peut sembler choquant, mais une fois de plus ça dépend de ce qu’on met derrière le terme violence, et les arguments de l’article me semblent bons.

Enfin, l’article Wikipédia sur la violence est très complet, et définit la violence de cette manière : « La violence est l’utilisation de force physique ou psychologique pour contraindre, dominer, causer des dommages ou la mort. Elle implique des coups, des blessures, de la souffrance. ». Vaste sujet donc.

Dialogue du bistrot : le libre-arbitre

(dialogue imaginaire entre moi-même et moi-même)

− Pourquoi Laura est serveuse à McDo, et pourquoi Luc est cadre chez Areva ?
− Je sais pas, j’imagine qu’ils devaient pas vouloir faire la même chose, et puis ils ont pas fait les mêmes études.
− Donc ça serait uniquement une question de volonté respective si aujourd’hui Laura est presque précaire et si Luc dans la classe moyenne supérieure ?
− Ben c’est peut-être pas seulement leurs volontés, c’est aussi une histoire de chance.
− Une histoire de hasard, ou de chance du type « Luc a la chance d’avoir des parents qui l’ont aidé et poussé dans cette direction » ?
− Oui, plutôt la seconde.
− Et par rapport à leurs volontés, comment tu expliques qu’ils n’aient pas eu les mêmes aspirations ? Et, par exemple, si on prend Sylvain, qui avait commencé à faire les mêmes études que Luc, comment ça se fait qu’il a décroché ?
− Sylvain il s’est pas sérieusement mis à bosser pendant sa prépa.
− Pourquoi, à ton avis ?
− Ah ça j’en sais rien.
− Non mais essaye d’imaginer.
− Bah, ça a pas dû le passionner, ou bien il était préoccupé par autre chose, ou il a pas été assez consciencieux dès le début de l’année.
− D’accord, mais au final, si on essaye de remonter à l’origine de la cause de ce « manque de rigueur », on tombe sur quoi ? C’est comme pour les aspirations de Laura et de Luc, peut être qu’elles divergent depuis longtemps avant le lycée même, mais de quoi ça provient ?
− Pff, franchement j’en sais rien ! Comment tu veux le savoir ?
− Non mais j’essaye juste d’imaginer. Je me dis qu’en remontant à la racine, la réponse sera soit « c’est la faute à ses gènes », soit « c’est la faute à son éducation ». Enfin, « éducation » au sens large, c’est pas seulement l’école, c’est les parents, les associations, les voisins, etc. Et c’est pas seulement les groupes de personnes, c’est aussi les objets. En fait, le bon mot c’est pas « éducation », c’est « environnement ». L’environnement, c’est toutes les structures dans lesquelles l’individu évolue.
− Ça peut aussi être dû aux deux à la fois. Les gènes, plus l’environnement.
− Oui bien sûr, et la grande question après c’est quelle est leur importance respective. Mais ce que je veux dire c’est que, à part les gènes et l’environnement, je vois rien d’autre. Et du coup, j’ai l’impression que ça contredit un peu la vision habituelle des choses selon laquelle les individus sont entièrement responsables de leurs situations. Ça contredit le libre-arbitre, ça voudrait dire qu’on est déterminés, en quelques sortes.

Libre-pensée et toxicité des mots

Dans mon précédent article, j’évoque ma consommation d’informations. Je vais un petit peu plus loin en m’exprimant à mon tour : sur ce blog, mais aussi en discutant avec des amis, de la famille.

Il y a une première chose qui me gêne quand je m’exprime : est-ce que ma propre expression n’est pas un simple copié-collé de l’information que j’ai ingurgitée ?
Si, en grande partie, forcément. Mais, comme tout le monde, j’ai envie de dire.
Être un « libre penseur », ce n’est pas refuser catégoriquement l’information extérieure, en pensant que je vais produire moi même ma propre pensée en dehors de toute influence, en toute autonomie. Ce n’est pas refuser de croire ce que je n’ai pas vu de mes propres yeux, car certaines choses se passent au delà de mon champ de vision : notamment, dans le quotidien de l’individu de classe moyenne occidental, la misère du monde est pratiquement absente, cachée, car reléguée et délocalisée ailleurs que dans son lieu de vie.
La libre-pensée, ça serait plutôt, simplement, « exercer sa raison pour penser ou juger », garder un œil critique, et être conscient des influences qui s’exercent sur moi.

Est-ce que ça veut dire qu’on peut s’informer à partir de n’importe quelle source, la raison s’occupant du reste ?
Je trouve que la raison n’est pas si facile que ça à exercer. J’ai beau savoir qu’il est important, notamment à l’ère d’Internet, de trouver des sources contradictoires afin de ne pas tout gober, je ne le fait pas systématiquement (loin de là), j’ai les sources « que j’aime bien », que j’estime fiables, et que je ne remets pas vraiment en question. J’imagine que je ne suis pas le seul à faire comme ça.
Et puis, sans bagage technique, sans connaissances pointues, comment départager des articles qui insistent sur des points différents d’une même actualité ? Ce n’est pas simple.

Enfin, les mots eux mêmes sont dangereux. Oui, je pourrais lire le Point et regarder Soral, et exercer ma pensée critique. Mais je fais le choix de ne pas les lire. C’est peut être sectaire et pas très malin comme attitude, mais, oh, il y a déjà tellement de gens qui le font, je vais passer mon tour, merci. Quant à ne faire QUE lire le Point et regarder Soral, je me dis que c’est un coup à se bousiller l’esprit : quand la raison et le sens critique sont affaiblis (fatigue, stress…), c’est un coup à se faire endoctriner gentiment. Même sans fatigue, en fait : si on me présente le même discours en permanence, ça me semble presque évident que je vais être endoctriné.

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, elles semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. » − Victor Klemperer

En sélectionnant mes sources d’informations comme je le fais, je choisis en quelques sortes qui sont les gens et les idées qui vont m’intoxiquer. Mais je préfère me dire qu’il s’agit d’un choix conscient et réfléchi, grâce à ma connaissance des motivations de ces personnes et de ces idées. Cela me semble mieux que de m’intoxiquer sans en avoir conscience à des médias ou des personnes que je jugerais naïvement neutres, ou de m’intoxiquer à des discours de division et de haine.